L’indignation sélective des universitaires pastefiens par Lansana Gagny Sakho

191 « universitaires », professionnels et acteurs économiques encagoulés…  viennent de signer une tribune réclamant un débat parlementaire et citoyen avant toute ratification définitive de l’accord conclu le 1ᵉʳ septembre 2026 entre le Sénégal et le FMI. La demande est légitime dans son principe : aucune décision qui engage pour trente-six mois la politique fiscale d’un pays ne devrait échapper à la représentation nationale.

Mais une tribune, aussi nombreuse soit-elle en signataires, ne dispense pas de regarder ce qu’elle laisse volontairement dans l’angle mort. Pourtant, zéro tribune, zéro pétition, zéro indignation collective pour la décision administrative qui, deux ans durant, a paralysé un secteur entier et broyé, dans l’indifférence, des milliers de trajectoires ouvrières. La hiérarchie de l’indignation sélective de ces « universitaires » en dit long sur leur neutralité.

  1. Le coût réel de l’absence de programme

Vingt-deux mois sans ancrage FMI entre 2023 et 2026. Vingt-deux mois de financement à l’aveugle, sans le filet de crédibilité qu’un programme validé confère face aux marchés. La posture souverainiste a un prix il a déjà été payé, en silence, par chaque contribuable qui n’a jamais vu passer la facture….

L’arrêt prolongé des grands chantiers, décrété en 2024, a produit une chute de près de 25% de la consommation de ciment et plus de 10 000 emplois évaporés mais derrière ce chiffre, ce sont aussi les cimentiers, les fournisseurs de fer à béton, les sous-traitants et les ouvriers de chantier payés à la journée qui ont encaissé le choc en cascade, sans indemnité ni tribune pour les défendre. Une entreprise comme CDE est passée de 4 500 à 1 000 employés. Plus de 11 milliards de FCFA de recettes fiscales se sont volatilisés sur 2024-2025. Un secteur qui pèse 4% du PIB a été sacrifié sur l’autel de l’audit pas par le FMI, par une décision purement domestique.

Le Plan de redressement économique et social « Jubbanti Koom », présenté comme l’alternative souveraine au FMI, devait démontrer qu’on pouvait recouvrer des ressources sans tendre la main à Washington. Le bilan est sans appel : 4,2 milliards de FCFA collectés en 2025, puis 63,4 milliards après quatre mois d’exécution 2026 face à un objectif annuel de 762,6 milliards. On est à moins de 10% de la cible. Le discours de la souveraineté budgétaire ne survit pas à l’arithmétique de son propre plan.

Pendant que le débat se concentrait sur les termes d’un accord encore hypothétique, des ménages parmi les plus vulnérables du pays cumulaient plusieurs trimestres d’arriérés sur leurs bourses de sécurité familiale un dispositif censé leur verser 25.000 FCFA chaque trimestre, suspendu au gré des audits du Registre national unique et des tensions de trésorerie du Trésor.

Le nombre de familles éligibles est pourtant passé de 355.013 en 2024 à près de 470.000 en 2026, et l’enveloppe budgétaire a dû doubler, de 35 à 70 milliards de FCFA, pour absorber ce choc.

Ce n’est pas un hasard de calendrier si le paiement intégral n’a été promis qu’après l’accord technique avec le FMI et l’annonce du plan de traitement de la dette du 1ᵉʳ septembre : sans ressources nouvelles ou sans confiance restaurée auprès des créanciers, l’État ne pouvait tout simplement pas honorer à la fois le service de sa dette intérieure fournisseurs, entreprises de BTP, PME impayées depuis des mois et sa mission sociale envers les familles les plus pauvres.

On ne suspend pas une allocation destinée à des ménages vulnérables au nom d’un principe de souveraineté abstrait ; on la suspend faute de trésorerie. C’est précisément ce vide que les tenants du « pas de FMI » minimisent : la souveraineté ne nourrit personne si elle prive l’État des moyens de payer ce qu’il doit, à ses fournisseurs comme à ses citoyens les plus fragiles.

Que se serait-il passé si le Sénégal n’avait pas signé ? Le même scénario, en pire : un BTP toujours à l’arrêt, un PRES qui plafonne à une fraction de ses ambitions, des familles vulnérables sans bourse et des fournisseurs de l’État sans paiement, et un pays livré à ses seules ressources internes déjà insuffisantes pour financer son propre plan de redressement. Ceux qui présentent le refus du FMI comme un acte de courage devraient d’abord expliquer comment un plan « souverain » qui recouvre moins de 10% de ce qu’il promet peut se substituer à un ancrage international, pendant que les plus vulnérables attendent leur dû.

Le débat démocratique sur les termes de l’accord est légitime. Mais il devient une posture creuse s’il ignore le bilan de l’alternative qu’on lui oppose et le coût social de l’attente. Gouverner, ce n’est pas choisir entre la doctrine et les chiffres. C’est accepter que les chiffres tranchent, même quand ils dérangent le récit qu’on préférerait raconter et que derrière chaque mois de retard, il y a un ouvrier sans salaire ou une famille sans bourse qui, elle, ne peut pas attendre le prochain communiqué.

Dr. Lansana Gagny Sakho, Adm.A., C.M.C.

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