Affaire Adji Sarr : « rouvrir le dossier au nom de la justice et de la dignité des femmes sénégalaises », (Seynabou Sankarè)

La demande de réouverture de l’affaire Adji Sarr dépasse aujourd’hui le seul destin judiciaire d’une femme. Elle pose une question plus profonde à la société sénégalaise : notre justice est-elle capable de garantir à toute femme, quelle que soit son identité sociale, politique ou économique, le droit d’être entendue jusqu’au bout lorsque sa parole met en cause un homme puissant ?

Cette question mérite d’être posée avec sérieux, sans préjuger de la culpabilité ou de l’innocence de quiconque.

L’affaire dite « Sweet Beauté » trouve son origine dans la plainte déposée en février 2021 par Adji Sarr, qui accusait Ousmane Sonko de viols répétés, de sodomie et de menaces de mort. Ousmane Sonko a constamment contesté ces accusations et dénoncé une instrumentalisation politique destinée, selon lui, à compromettre son avenir politique.

Après plusieurs années de procédure, la Chambre criminelle du Tribunal de grande instance de Dakar a rendu son verdict le 1er juin 2023. Ousmane Sonko a été condamné à deux ans d’emprisonnement ferme pour corruption de la jeunesse, tandis que Ndèye Khady Ndiaye a également été condamnée à deux ans de prison ferme. La décision prévoyait en outre le versement de 20 millions de francs CFA de dommages et intérêts à Adji Sarr. Les comptes rendus du jugement indiquent que Sonko n’a pas été condamné pour viol et menaces de mort.

Mais un élément judiciaire essentiel est souvent oublié dans le débat public : Adji Sarr elle-même a fait appel du jugement. Son avocat, Me El Hadji Diouf, a officiellement interjeté appel le 8 juin 2023.

Cette démarche est fondamentale. Elle signifie que la partie civile n’a pas considéré le premier jugement comme mettant définitivement un terme à ses revendications judiciaires. Il ne s’agit donc pas d’inventer aujourd’hui une nouvelle procédure : la volonté de voir le dossier réexaminé s’inscrit dans une démarche judiciaire qui a effectivement existé.

Par ailleurs, en décembre 2024, les avocats de Ndèye Khady Ndiaye ont également entrepris des démarches auprès du procureur général près la Cour d’appel afin que le dossier puisse être examiné par la juridiction d’appel. Les informations publiées à cette période faisaient état de la volonté de Ndèye Khady Ndiaye d’être entendue par la Cour d’appel.

Plus récemment, en août 2026, Adji Sarr a publiquement réclamé la réouverture du procès contre Ousmane Sonko. Cette nouvelle prise de parole redonne une dimension nationale à une question qui ne peut être réduite à une confrontation politique entre camps.

Une demande qui doit être entendue sans préjuger du verdict

Demander la réouverture ou le réexamen d’une affaire judiciaire ne signifie pas demander à la justice de condamner automatiquement une personne.

C’est précisément l’inverse.

C’est demander que la justice puisse examiner les éléments du dossier dans les conditions prévues par la loi, entendre les parties, apprécier les preuves et rendre une décision motivée.

La présomption d’innocence doit être respectée pour l’accusé. Mais le droit de la victime présumée à la justice doit l’être également.

C’est là que se situe l’enjeu véritable de l’affaire Adji Sarr.

Si une femme affirme avoir été victime d’une infraction aussi grave que le viol, elle doit pouvoir compter sur une institution judiciaire indépendante, professionnelle et suffisamment robuste pour examiner sa plainte sans pression politique, médiatique ou sociale.

Et si, au terme du processus judiciaire, les faits reprochés ne sont pas établis, cette conclusion doit elle aussi être respectée.

La justice ne doit être ni l’instrument d’une vengeance politique, ni l’instrument de la protection d’un homme puissant.

La dignité des femmes sénégalaises en question

Pour beaucoup de Sénégalaises, l’affaire Adji Sarr a également une portée symbolique.

Elle pose une question simple : une femme qui accuse un homme politiquement puissant peut-elle être entendue sans être immédiatement transformée en objet de suspicion, d’insultes ou de manipulation politique ?

La dignité des femmes ne peut pourtant pas dépendre de leur proximité avec un parti, de leur niveau social ou de la popularité de la personne qu’elles mettent en cause.

La justice doit être la même pour toutes.

C’est pourquoi réclamer que le dossier Adji Sarr soit juridiquement examiné jusqu’à son terme ne devrait pas être présenté comme une attaque contre un homme politique. Cela devrait être considéré comme une exigence de principe : la vérité judiciaire doit pouvoir être recherchée jusqu’au bout.

Ni condamnation politique, ni impunité judiciaire

Le Sénégal a besoin d’une justice qui ne fonctionne ni sous la pression de la rue, ni sous celle des réseaux sociaux, ni sous celle des intérêts politiques.

La question n’est donc pas de savoir quel camp politique gagnerait ou perdrait avec la réouverture du dossier.

La question est de savoir si les institutions judiciaires disposent encore de la possibilité d’examiner sereinement les recours introduits par les différentes parties et de permettre à chacun de faire valoir ses droits.

Dans cette perspective, une éventuelle réouverture ne devrait être ni une revanche, ni une opération politique.

Elle devrait être une occasion de restaurer la confiance dans la justice.

Pour une justice qui protège toutes les femmes

L’affaire Adji Sarr restera probablement longtemps dans la mémoire collective sénégalaise. Elle a profondément marqué la vie politique et sociale du pays depuis 2021.

Mais son héritage ne doit pas être uniquement politique.

Il peut aussi être institutionnel.

Le Sénégal doit être capable de construire une société dans laquelle une femme peut porter plainte sans être immédiatement condamnée par l’opinion publique ; dans laquelle un accusé peut se défendre sans être présumé coupable ; et dans laquelle les magistrats peuvent travailler sans pression.

C’est cette triple exigence qui donne son sens à l’État de droit.

Ainsi, demander que l’affaire Adji Sarr puisse être réexaminée, dans le strict respect des procédures judiciaires, peut être défendu comme une demande féminine de justice, de vérité et de dignité.

Non pas pour condamner Ousmane Sonko à l’avance.

Non pas pour déclarer Adji Sarr automatiquement dans le vrai.

Mais pour que la justice puisse aller jusqu’au bout de son travail.

Car la dignité des femmes sénégalaises ne se protège pas par des slogans.

Elle se protège par des institutions capables d’entendre leur parole, d’examiner les preuves et de rendre justice, quelle que soit la personne placée en face d’elles.

La réouverture ou le réexamen du dossier, lorsqu’il est juridiquement possible, ne devrait donc faire peur à personne : si les faits ne sont pas établis, la justice le dira ; s’ils le sont, elle doit également pouvoir le dire. Dans les deux cas, c’est la vérité judiciaire qui doit primer.

Seynabou Sankarè
Journaliste – Écrivaine

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