Sénégal, terre de Téranga (Par Marcel A. Monteil)

Bien avant les frontières héritées de la colonisation, l’Afrique de l’Ouest était déjà un espace d’interconnexion et de mobilité. Au XVIᵉ siècle, après la mort de son père Tenguella Ba au Kingui en 1512, Koli Tenguella s’est replié vers le Fouta-Djallon pour restructurer ses armées. C’est depuis ce bastion qu’il a entamé sa conquête vers le nord pour fonder au Fouta-Toro l’empire du Grand Fulo et établir la dynastie des Deniankobé. L’histoire de ses troupes (où se côtoyaient Peuls, Mandingues, Soninkés et Jallonkés) montre que le Sénégal et ses voisins partagent depuis des siècles une mémoire faite de commerce, de migrations et d’alliances interethniques. Cette profondeur historique offre un recul précieux face aux débats contemporains sur l’identité et l’étranger. La nationalité est une question de droit et de loi, jamais de faciès ou d’ethnie.

Pour autant, cette mémoire commune n’exempte pas d’analyser la réalité contemporaine avec précision et sérénité. Selon le cinquième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH-5) de l’ANSD, le Sénégal comptait 18 126 390 habitants en 2023, dont 98,9 % de nationalité sénégalaise. Entre 2018 et 2023, le pays a enregistré 56 401 immigrants internationaux, tandis que 166 561 Sénégalais ont émigré durant la même période. En 2020, l’OCDE estimait qu’environ 700 000 Sénégalais vivaient à l’étranger, dont 230 000 en Afrique de l’Ouest.

Ces données rappellent que le Sénégal est avant tout un pays d’émigration. Aborder la question migratoire exige donc de partir des faits plutôt que des fantasmes, en gardant à l’esprit la situation de nos compatriotes établis à travers le monde. Le pays, du reste, n’a pas attendu l’étranger pour connaître la précarité : dès le début des années 1980, des concitoyens dormaient déjà dans la rue avec leurs enfants, conséquence de l’exode rural qu’avaient précipité les grandes sécheresses, et d’autres, faute de logement (Sénégalais et étrangers confondus), passent aujourd’hui la nuit dans des maisons en construction.

Regarder ces faits avec calme ne signifie pas nier les responsabilités de l’État. Tout État souverain a le devoir de contrôler ses frontières : vérifier les documents d’identité aux points d’entrée, mieux moderniser l’équipement des forces de sécurité, lutter contre les réseaux de faussaires.

Cette souveraineté s’articule avec les engagements régionaux, à commencer par l’espace CEDEAO, dont le protocole de 1979 garantit la libre circulation. Mais la libre circulation n’est pas l’absence de règles. Elle suppose une mobilité légale et encadrée, car contrôler le territoire, ce n’est pas fermer le pays, c’est l’organiser.

L’organisation du territoire n’incombe pas au seul État : elle engage aussi le citoyen et celui qui vient s’installer. La Téranga appelle une réciprocité de l’accueil, loin de se réduire à un droit à sens unique. Quiconque choisit le pays de Léopold Sédar Senghor comme terre de vie lui doit de s’y intégrer véritablement, d’en épouser les usages, de les respecter et de les aimer.

Cette dette se règle à la table commune : prendre part à la vie du pays plutôt que de s’y tenir en marge ou de heurter, par le mépris affiché de ses lois et de ses mœurs, ceux qui l’accueillent. Une population allogène qui s’y déroberait trahirait l’esprit même de l’hospitalité qu’elle sollicite.

Contrôler les frontières est d’autant plus urgent que cela permet de protéger les plus vulnérables. Le 2024 Trafficking in Persons Report du Département d’État américain recense, pour le Sénégal, 622 victimes identifiées et prises en charge, dont 487 victimes d’exploitation par mendicité forcée, principalement des enfants. Nul ne devrait entreprendre une pérégrination vers le Sénégal dans le seul dessein de mendier ; une telle migration, vidée de tout autre projet, relève de l’aporie morale et trahit, le plus souvent, l’emprise d’un passeur plutôt qu’un libre choix.

Ce drame contemporain doit être traité pour ce qu’il est : une forme d’exploitation criminelle impliquant la responsabilité d’adultes et de réseaux transfrontaliers, et non un conflit entre communautés. Même si, quelque part, beaucoup de nos compatriotes ont, pour des raisons spirituelles ou mystiques, besoin des mendiants. C’est d’ailleurs ce qu’avait déjà pressenti Aminata Sow Fall, en 1979, dans La Grève des bàttu.

Faire preuve de fermeté face à la criminalité ne doit jamais conduire à faire de l’étranger le bouc émissaire des difficultés socio-économiques. La responsabilité est toujours individuelle et non collective. Cette exigence de justice, du reste, ne connaît aucun sens unique face à l’altérité. Ce qui serait injuste pour l’étranger au Sénégal le serait tout autant pour le Sénégalais à l’étranger. Aussi, avant de désigner l’étranger comme la cause du désordre ambiant, convient-il de s’assurer que l’on n’est pas soi-même complice de cet encombrement, de cette insalubrité et de cette insécurité, voire à l’origine même de ces maux.

Aucune communauté ne doit être tenue responsable des actes d’un seul de ses membres, ni suspectée collectivement pour la seule raison de sa réussite économique. Les dérives xénophobes observées depuis 2008 en Afrique du Sud en montrent le danger, et il faut aussi nommer les responsables politiques qui, faute d’argument, préfèrent attiser la peur de l’étranger plutôt que d’expliquer les véritables causes du chômage et de la précarité. Pour éviter ces écueils, l’action publique doit distinguer : séparer l’ethnie de la nationalité, le migrant régulier du criminel, le réfugié du trafiquant, et la victime de son bourreau.

Traiter dignement chaque situation administrative suppose cette impartialité. L’État doit prévoir, lorsque les circonstances l’exigent, la mise en place de structures d’accueil ou de camps de réfugiés, dans le respect le plus strict des normes internationales. Selon le portail opérationnel du HCR, le Sénégal comptait, au 31 mai 2026, 17 279 réfugiés et 1 543 demandeurs d’asile.

L’éducation demeure le meilleur rempart contre les amalgames : enseigner l’histoire commune de la sous-région, entretenir le dialogue intercommunautaire et sanctionner fermement les appels à la haine, quitte à dissoudre, s’il le faut, tout parti qui en ferait son programme.

Le pays de l’hospitalité peut et doit demeurer fidèle à sa tradition tout en consolidant son État de droit. Le patriotisme véritable protège la République sans sombrer dans la xénophobie ; le panafricanisme, lui, promeut la libre circulation dans le respect des règles régionales ; quant à la Téranga, loin d’être un don sans retour, elle se mesure à la réciprocité qu’elle inspire chez qui la reçoit. C’est dans cet équilibre que réside sa force.

Par Marcel A. Monteil

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