Sénégal : le français n’est plus la langue unique du prestige, le bilinguisme s’impose

Pendant des décennies, le français a été la langue du pouvoir et de la réussite au Sénégal. Hérité de la colonisation et conforté après l’indépendance par le président Léopold Sédar Senghor, il ouvrait les portes de l’administration, de la diplomatie et des professions prestigieuses. Mais cet équilibre s’effrite. Le wolof, principale langue véhiculaire, s’impose désormais dans les conversations quotidiennes, les médias, le commerce et même les discours politiques. Les responsables actuels alternent naturellement entre français et wolof pour toucher un public plus large, une pratique inconcevable sous Senghor ou Abdou Diouf.

Comme le rapporte Sud Quotidien, ce basculement ne signifie pas un abandon du français, qui reste la langue des institutions, de la justice et de l’enseignement supérieur. Il s’agit plutôt d’une redistribution des rôles. L’explosion des radios privées dans les années 1990, puis des chaînes de télévision et des réseaux sociaux, a démontré que le wolof pouvait transmettre une information de qualité. Les jeunes, en particulier, développent une écriture hybride mêlant les deux langues, signe d’un bilinguisme devenu un atout social plus valorisé que la maîtrise parfaite du français d’antan.

Cette évolution ne tient pas uniquement à l’école. La démocratisation de l’enseignement à partir des années 1980 a élargi l’accès aux salles de classe, mais a aussi modifié les pratiques pédagogiques. Les effectifs ont explosé, et le français, longtemps langue d’instruction exclusive, doit désormais composer avec les langues nationales. En juin 2026, le gouvernement a ouvert son modèle d’enseignement bilingue aux cadres francophones, lors du Collège international de Villers-Cotterêts à Dakar. La feuille de route présentée par le ministère de l’Éducation nationale repose sur la technologie, le Modèle harmonisé de l’enseignement bilingue au Sénégal (MOHEBS) et la formation continue des enseignants.

La pression sur le système est pourtant réelle. En novembre 2025, les élèves du lycée de Djibidione avaient durci leur grève pour dénoncer le manque d’un seul professeur de français dans la zone, paralysant les cours dans plusieurs communes. Cette pénurie illustre les défis d’une école qui doit s’adapter à une société où les langues coexistent de plus en plus. Lors d’un atelier organisé par l’Observatoire ARESRO en avril 2026, chercheurs et acteurs éducatifs ont analysé ces crises et évoqué des pistes de résilience : introduction de l’anglais dès le préscolaire, valorisation des langues nationales, intégration du numérique et de l’intelligence artificielle.

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