Le Sénégal ne bat plus l’Europe : pour éliminer la Belgique, il doit redevenir une équipe afro-européenne ( Dr Pape Momar Niang)*

Le Sénégal ne bat plus l’Europe : pour éliminer la Belgique, il doit redevenir une équipe afro-européenne
Depuis la victoire historique à la CAN 2021, le Sénégal est enfin devenu ce qu’il rêvait d’être : une grande puissance africaine, solidement installée au sommet de la hiérarchie continentale. Mais ce triomphe a son revers. Depuis cette période, les Lions ne gagnent plus contre les équipes européennes, là même où ils avaient bâti une partie de leur légende, de 2002 à 2022, par leur capacité à faire déjouer le Vieux Continent. Le constat est d’autant plus saisissant que le Sénégal était, avant cette bascule, la seule sélection africaine invaincue contre des équipes européennes en compétition officielle en quatre rencontres, avec trois victoires et un match nul.
À partir du Mondial 2022, après avoir enfin brisé la malédiction de la CAN avec le sacre de Yaoundé, le bilan devient brutalement négatif : quatre défaites en quatre matchs contre des équipes occidentales, onze buts encaissés pour seulement trois marqués. Derrière le succès continental s’est comme égarée l’« européanité » du jeu sénégalais : cette rigueur dans les phases sans ballon, ce bloc compact mais mobile, cette intensité dans le pressing, cette gestion disciplinée des temps forts et des temps faibles, et surtout ces transitions tranchantes qui produisaient des situations franches contre des adversaires réputés supérieurs. Le jeu des Lions est devenu pleinement « CANpatible », mais beaucoup plus fragile face aux nations occidentales.
Ce constat ne signifie pas nécessairement que le Sénégal a perdu toute trace de son identité hybride. La dernière finale continentale face au Maroc, autre équipe africaine à forte matrice européenne, a montré par séquences un Sénégal presque maître de son sujet, capable de contrôler émotionnellement et tactiquement un très grand rendez vous. Cela suggère que le problème est peut-être autant psychologique que structurel. Le contraste avec les prestations livrées contre la France, la Norvège ou même les États-Unis en amical n’en devient alors que plus glaçant. À cela s’ajoute un paramètre non négligeable : certaines options individuelles, notamment l’alignement de Kalidou Koulibaly au retour de blessure dans une zone aussi sensible que l’axe défensif, ont pu fausser partiellement la lecture brute de certaines défaites.
Le choc contre la Belgique ne pose donc pas seulement une question de tactique ou de talent individuel ; il révèle une crise d’identité. Qui est le Sénégal aujourd’hui ? Une sélection africaine qui a enfin accepté les codes rugueux, minimalistes et collectifs de la CAN ? Ou une équipe longtemps façonnée par des influences allemandes et françaises, des années Otto Pfister et Peter Schnittger à l’héritage plus indirect des « Senefs » et de Bruno Metsu ? En vérité, le Sénégal doit être capable d’assumer les deux. Il doit rester une équipe africaine en Afrique face aux grandes nations continentales historiques, mais savoir se muter en équipe européenne lorsqu’il affronte les puissances occidentales, et même, en Afrique, lorsqu’il croise des sélections comme le Maroc ou le Ghana. Mieux encore : les Lions doivent apprendre à hybrider ces deux identités au sein d’un même match, selon les séquences, les rapports de force et les moments psychologiques.
À cette dimension tactique s’ajoute une variable mentale plus diffuse mais réelle. La controverse autour du retrait abusif du titre de champion d’Afrique semble avoir laissé des traces psychologiques, en nourrissant une surcommunication à tonalité guerrière qui a parfois frôlé l’arrogance. À force d’entendre que l’équipe était déjà au niveau des toutes meilleures du monde, le collectif a peut-être perdu ce qui faisait sa force la plus profonde : l’humilité combative, la concentration silencieuse, et cette disposition à courir davantage que l’adversaire plutôt qu’à vouloir lui prouver quelque chose symboliquement.
Pour espérer éliminer la Belgique, les Lions doivent donc se reconcentrer humblement et courir plus. Ils doivent cesser de vouloir démontrer, comme contre la France, qu’ils peuvent rivaliser avec les grands. Ils sont déjà grands. Ce qu’il leur faut désormais, c’est redevenir ce qu’ils furent dans leurs heures de vérité : une équipe européenne dans le jeu, froide, disciplinée, lucide et malicieuse. Redevenir une équipe européenne ne signifie évidemment pas renier l’Africanité du football sénégalais. Il s’agit au contraire d’assumer une identité hybride que l’histoire a déjà dessinée. Cela suppose d’abandonner plusieurs illusions, à commencer par le mythe du beau jeu de possession comme preuve de supériorité.
Face à la Belgique, la feuille de route devrait donc être nette. D’abord, accepter un bloc médian compact, renoncer au pressing haut permanent et fermer les demi-espaces où les Belges aiment construire. Le Sénégal ne peut pas se permettre d’ouvrir le terrain simplement pour prouver qu’il sait bien jouer. Ensuite, privilégier des transitions offensives brèves mais létales, en quatre passes maximum, vers la surface : sortir du fétichisme de la possession et revenir à l’efficacité verticale qui a longtemps fait la force des Lions contre l’Europe. Enfin, réaffirmer le primat absolu du collectif sur les individualités : chacun doit courir sans ballon, défendre vers l’avant, accepter l’effacement personnel au service de l’équilibre du bloc. Une équipe qui veut battre la Belgique ne peut tolérer aucun spectateur dans le travail défensif.
Le combat devra être rugueux, malicieux, inconfortable pour l’adversaire. C’est en fragmentant le rythme, en durcissant les duels, en gérant avec intelligence les temps faibles, et en refusant toute naïveté que le Sénégal pourra déplacer la Belgique vers une zone d’inconfort. C’est aussi ainsi qu’il pourra conjurer le spectre négatif de ces dernières années contre l’Occident footballistique.
Que les Lions se mettent donc en mode « open » et européen, qu’ils cassent enfin cette série noire mentale et tactique, et qu’ils redeviennent ce qu’ils doivent être dans les grands rendez-vous : une équipe capable de penser africain, de jouer européen et de gagner sans trembler. Bonne chance aux Lions.


*Sociologue Footeux et anti Footix

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