Le ralliement de plusieurs responsables politiques au parti présidentiel Kiiraay, parfois suivi de nominations, relance le débat sur la transhumance et les pratiques clientélistes au Sénégal. Le professeur agrégé en sciences politiques Maurice Soudieck Dione et le journaliste-analyste politique Pathé Mbodj, sur vrfm mardi, livrent des lectures différentes, mais convergent sur la nécessité de distinguer les stratégies des appareils politiques du comportement des électeurs.
Pour Maurice Soudieck Dione, la situation n’est pas totalement nouvelle. Il considère le clientélisme comme une constante du système politique sénégalais :
« Le clientélisme a toujours été un invariant, une épine dorsale dans le fonctionnement du système politique sénégalais. »
L’enseignant à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis évoque également une logique néo-patrimonialiste, marquée selon lui par la confusion entre intérêts publics et intérêts personnels.
Le nouveau contexte politique, avec une majorité présidentielle différente de la majorité parlementaire, pousserait ainsi le pouvoir à rechercher de nouveaux soutiens.
« Le nouveau parti Kiiraay cherche donc de façon pragmatique à obtenir des soutiens au niveau des différents acteurs politiques. »
Pape Pathé Mbodj met en garde contre une transhumance sans la base
Pour Pathé Mbodj, les ralliements de responsables ne signifient pas nécessairement que leurs militants et électeurs suivent automatiquement. Il cite notamment le cas du Grand Parti, où le départ du dirigeant ne s’est pas forcément traduit par celui de la base.
« Le départ du patron n’est pas le départ de la base. »
Le journaliste estime surtout que les nouvelles alliances ne doivent pas faire perdre de vue la dynamique sociale qui a porté Pastef au pouvoir.
« La dynamique qui porte Pastef est encore là, et cette dynamique peut arranger Pastef tout seul. »
Selon lui, privilégier les ralliements de responsables locaux sans prendre en compte leurs structures et leurs électeurs peut être politiquement risqué.
« Avoir, sur le plan communicationnel, le maire et pas le conseil municipal, je ne vois pas ce que ça peut apporter. »
Maurice Soudieck Dione : « Il ne faut pas avoir une indignation sélective »
Interpellé sur un éventuel reniement des principes de Pastef, qui avait fortement dénoncé la transhumance, Maurice Soudieck Dione appelle à nuancer l’analyse.
Pour lui, il faut distinguer la dimension morale de la dimension stratégique. Il rappelle que Pastef s’est lui-même ouvert à d’autres forces politiques lors des législatives.
« Il ne faut pas avoir une indignation sélective. »
L’universitaire estime que les alliances politiques répondent souvent à des objectifs précis et que cette logique dépasse les seuls responsables actuellement au pouvoir.
« Ça interroge la nature clientéliste, le fonctionnement clientéliste du système politique sénégalais. »
Mais, selon lui, les électeurs gardent le dernier mot. Un responsable politique peut changer de camp sans nécessairement entraîner son électorat :
« On peut être maire d’une localité, changer de camp politique, changer de bord politique, mais sans amener avec soi-même les électeurs. »
Le risque d’une fracture entre anciens et nouveaux alliés
La question demeure toutefois : ces ralliements peuvent-ils créer des tensions entre les compagnons de la première heure et les nouveaux arrivants ?
Pathé Mbodj estime que le pouvoir doit éviter de privilégier excessivement les nouveaux soutiens au détriment de la dynamique originelle. Selon lui, la politique actuelle est marquée par une recomposition profonde de l’espace politique sénégalais.
Il rappelle également que plusieurs anciens partis ont perdu leur centralité :
« Le PS est fini, le PDS est fini, l’APR est fini, son courant est encore là. »
