Pourquoi trois pays du Sahel, au moment même où Emmanuel Macron promet de nouveaux investissements en Afrique, brillent-ils par leur absence à un sommet censé relancer les liens avec le continent ? Dès l’ouverture du dossier, Modernghana relève que le Burkina Faso, le Mali et le Niger n’étaient pas présents au sommet Africa Forward au Kenya, sur fond de relations tendues avec Paris.
Que s’est-il passé avant ce sommet ?
Le point de départ remonte aux coups d’État survenus entre 2020 et 2023 au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Ces trois anciennes colonies françaises sont désormais dirigées par des juntes.
Dans la foulée, elles ont poussé au départ les troupes françaises envoyées pour aider à combattre les groupes jihadistes. Les trois pays ont ensuite mis en place leur propre confédération, l’Alliance des États du Sahel (AES).
Pourquoi cette absence a-t-elle marqué le sommet de Macron ?
Juste avant ce rendez-vous destiné à renouveler les liens entre la France et le continent africain, Emmanuel Macron a affirmé que les anciennes puissances coloniales européennes n’étaient pas les « prédateurs » de l’Afrique du XXIe siècle.
Mais l’absence des trois États sahéliens a surtout mis en lumière le basculement de leurs alliances. Une étude de 2025 de Nina Wilen, du centre de réflexion Egmont Royal Institute for International Relations, estime que ces pays dirigés par des juntes se sont tournés vers des partenaires « (semi-)autoritaires » pour « rester au pouvoir ».
Vers qui le Burkina Faso, le Mali et le Niger se sont-ils tournés en premier ?
La Russie occupe une place centrale sur le volet sécuritaire. La coopération avec Moscou porte surtout sur la fourniture d’armes, la formation et le soutien opérationnel contre les branches locales d’Al-Qaïda et du groupe État islamique.
Au Mali, des paramilitaires de l’Africa Corps contrôlé par Moscou sont actifs. Cela n’a toutefois pas empêché, le mois dernier, la prise de la ville-clé de Kidal, dans le nord, par des rebelles majoritairement touaregs du Front de libération de l’Azawad.
Au Niger et au Burkina Faso, l’aide russe se concentre davantage sur la formation et le renseignement. Moscou a aussi renforcé son ancrage diplomatique et politique, avec l’ouverture d’ambassades au Burkina Faso en 2023 puis au Niger en 2025.
Cette coopération s’étend aussi aux mines et à l’énergie. Le groupe russe Rosatom intervient dans des projets nucléaires civils au Burkina Faso, au Mali et au Niger. L’an dernier, l’entreprise a signé un accord avec Niamey pour l’exploitation de gisements d’uranium, dans un contexte de bras de fer entre les autorités militaires nigériennes et le groupe nucléaire français Orano, dont la filiale locale a été nationalisée.
Quel rôle joue la Chine dans ce redéploiement ?
La Chine avance surtout sur le terrain économique. Pékin a mis l’accent sur l’investissement, l’aide financière et l’accès aux matières premières, sans implication militaire.
Au Burkina Faso, plus de 30 millions de dollars d’aide ont été approuvés l’an dernier pour soutenir l’énergie et les infrastructures. Le groupe chinois Yunhong y explore des gisements de terres rares, ainsi que de l’or, du nickel et du cuivre. Le capitaine Ibrahim Traoré a aussi nommé l’homme d’affaires chinois Li Yubao, naturalisé burkinabè, comme conseiller spécial.
Au Niger, la Chine a consolidé sa présence dans le pétrole et l’acier, avec la mise en service en 2024 d’un oléoduc capable d’exporter jusqu’à 90.000 barils par jour. Dans le sud du Mali, des entreprises chinoises exploitent deux grandes mines de lithium. Le fabricant public d’armes Norinco figure également parmi les principaux fournisseurs de la junte malienne, avec de récentes livraisons comprenant des systèmes de défense aérienne et des véhicules blindés.
Comment la Turquie et les États-Unis se positionnent-ils ensuite ?
La Turquie développe une stratégie mêlant coopération militaire et partenariats économiques. Elle est présentée comme le principal fournisseur de drones armés des pays sahéliens, notamment les modèles Bayraktar TB2 et Akinci. Ankara a formé des commandos maliens et a signé le mois dernier un accord pour envoyer des instructeurs au Niger.
Des sociétés privées turques de sécurité, comme Sadat et Canik Academy, ont aussi entraîné des unités d’élite maliennes, d’après des sources sécuritaires citées dans la source. Côté minier, un accord conclu avec le Niger en 2024 a facilité l’accès d’entreprises turques à l’or et à l’uranium.
Les États-Unis, eux, ont adopté sous Donald Trump une approche décrite comme pragmatique, axée sur la « stabilité plutôt que la démocratie ». Washington a récemment accru sesïforts diplomatiques dans le Sahel ouest-africain pour relancer les canaux de coopération en matière de renseignement, contenir l’influence russe et chinoise et préserver son accès aux ressources minières.
La diplomate américaine Rachna Korhonen a rappelé le mois dernier que le Mali reste l’un des principaux producteurs d’or du continent et pourrait, pour certains, devenir cette année le premier producteur africain de lithium. Elle a ajouté que les entreprises américaines étaient libres de s’associer à des sociétés maliennes pour la recherche et l’exploration, tout en insistant sur la nécessité d’un environnement des affaires « transparent et prévisible ». En avril, Nick Checker avait aussi indiqué à l’AFP que les juntes du Sahel voulaient reprendre la coopération sécuritaire avec Washington. Les capacités américaines de surveillance ont cependant été réduites depuis le retrait des troupes du Niger en 2024 et la fermeture de leur base stratégique de drones à Agadez.
