Le véritable acte révolutionnaire au XXIᵉ siècle : 250 ans après 1776, plaidoyer pour une révolution de la connaissance

La notion de révolution occupe une place particulière dans l’imaginaire politique contemporain sénégalais. Depuis plusieurs années, le vocabulaire de la « rupture », de la « résistance » et de la « révolution » s’est progressivement imposé dans le discours politique, notamment autour du projet porté par Ousmane Sonko et le parti PASTEF. Cette évolution n’est pas sans intérêt pour l’historien : elle invite à interroger la signification que revêt aujourd’hui le terme de révolution dans une société qui n’est plus soumise à la domination coloniale, mais qui demeure confrontée à des problèmes structurels de développement, de dépendance économique, de production scientifique, d’industrialisation et de consolidation institutionnelle.
En juin 2026, lors de son premier congrès ordinaire, PASTEF a lui-même présenté les victoires électorales de 2024 comme le passage d’un « mouvement de rupture » à un « parti de transformation historique ». Cette formulation est particulièrement intéressante, car elle suggère qu’une distinction doit être opérée entre la conquête du pouvoir et la transformation durable de la société.Cette distinction constitue le point de départ de la présente étude.

Dans mon précédent article, intitulé<< La révolution de la connaissance>>, j’avais défendu l’idée que la connaissance constitue l’une des conditions fondamentales de l’émancipation d’un peuple. Le présent travail s’inscrit dans la continuité de cette réflexion. Il ne s’agit plus seulement de déterminer pourquoi la connaissance peut être révolutionnaire, mais de rechercher quelle forme doit prendre l’acte révolutionnaire dans le Sénégal du XXIᵉ siècle.La question peut donc être formulée ainsi : Dans quelle mesure l’histoire des transformations politiques, sociales, religieuses et intellectuelles du Sénégal permet-elle de déterminer la forme de révolution adaptée aux défis du XXIᵉ siècle, et dans quelle mesure le répertoire de mobilisation politique associé à Ousmane Sonko apparaît-il insuffisant pour répondre à ces nouveaux enjeux ?L’hypothèse défendue ici est la suivante : les expériences historiques sénégalaises démontrent que la valeur révolutionnaire d’une stratégie ne réside pas dans son degré de confrontation, mais dans son adéquation au problème historique qu’elle cherche à résoudre.

Dès lors, la révolution dont le Sénégal a besoin aujourd’hui ne saurait être la simple reproduction des formes de lutte qui ont permis, dans d’autres contextes, de renverser un ordre politique ou de résister à une domination. Elle doit prendre la forme d’une révolution de la connaissance. Pour démontrer cette hypothèse, il convient d’abord de revenir sur la pluralité des expériences révolutionnaires et résistantes qui ont marqué l’histoire du Sénégal, avant d’interroger les exigences du XXIᵉ siècle. La révolution comme phénomène historique : une notion qui change avec les sociétésL’une des premières précautions méthodologiques consiste à éviter l’anachronisme. Une révolution n’existe jamais indépendamment du contexte historique dans lequel elle apparaît. Les acteurs politiques ne disposent pas des mêmes instruments, ne rencontrent pas les mêmes adversaires et ne répondent pas aux mêmes structures sociales selon les périodes.Ce qui pouvait être considéré comme une stratégie révolutionnaire au XVIIIᵉ siècle ou au XIXᵉ siècle ne l’est pas nécessairement au XXIᵉ siècle.Cette remarque préliminaire permet de comprendre pourquoi il est nécessaire d’interroger historiquement la notion même de révolution avant d’appliquer cette catégorie aux débats politiques contemporains. La révolution ne désigne pas une forme unique, figée et universelle.

Elle désigne un ensemble de pratiques de transformation dont le contenu, les instruments et les objectifs varient selon la nature du problème historique à résoudre.Dans les sociétés précoloniales, coloniales et postcoloniales, les formes de transformation du rapport politique ont été multiples : renversement d’une dynastie, guerre de conquête religieuse, réforme sociale, résistance à la colonisation, autonomie communautaire, construction institutionnelle, production scientifique.Chacune de ces expériences répondait à une configuration historique précise. Dès lors, la question n’est pas de savoir si une stratégie est « révolutionnaire » en soi, mais de savoir si elle est adaptée au problème historique qu’elle prétend résoudre.1776 : Thierno Souleymane Baal et la transformation d’un ordre politique interneL’un des premiers exemples significatifs de transformation politique dans l’espace sénégambien se situe au Fouta-Toro, avec le mouvement de 1776.Ce mouvement, porté notamment par Thierno Souleymane Baal, aboutit au renversement de la dynastie des Deniyanké et à l’instauration d’un nouvel ordre politique fondé sur des lettrés musulmans torodo.¹Il ne s’agit pas ici d’une résistance à une puissance coloniale extérieure. Il s’agit d’une transformation dirigée contre un système politique interne jugé illégitime.Plusieurs éléments rendent cette expérience intéressante pour notre réflexion :.

Le caractère institutionnel de la transformation : le mouvement ne se limite pas à la contestation. Il cherche à établir un nouvel ordre politique, avec de nouvelles règles de légitimité..Le rôle des intellectuels et des lettrés : la transformation s’appuie sur une autorité religieuse et savante.. La volonté de fonder un ordre nouveau : une révolution authentique ne se contente pas de renverser un ordre ; elle prétend établir un nouvel ordre.L’exemple de 1776 montre donc que, déjà au XVIIIᵉ siècle, la transformation politique pouvait prendre la forme d’une révolution interne visant à remplacer un groupe dirigeant par un autre, sur la base d’un projet normatif différent.Mais elle montre aussi une limite : la transformation porte essentiellement sur le sommet de l’État. Elle ne transforme pas nécessairement l’ensemble des structures économiques, productives et sociales.Cette distinction sera décisive pour comprendre les défis du XXIᵉ siècle. Le XIXᵉ siècle : la lutte armée comme instrument de transformationLe XIXᵉ siècle sénégambien est marqué par l’émergence de grands mouvements de transformation politique et religieuse qui mobilisent la lutte armée comme principal instrument.Le parcours d’El Hadji Omar Tall constitue l’exemple le plus structurant. Partant du Fouta-Toro, il construit un vaste empire théocratique qui s’étend du Sénégal à la boucle du Niger. Sa stratégie repose sur le djihad, l’organisation d’une armée, et la volonté d’unifier des populations autour d’un projet religieux et politique centralisé.Dans ce contexte, la lutte armée apparaît comme un instrument adapté : . Face à la fragmentation politique : de nombreux pouvoirs locaux, chefferies et royaumes coexistent sans autorité centrale forte.

Face aux transformations commerciales : l’économie atlantique et l’islamisation transforment les rapports sociaux et les légitimités. . Face à la pression coloniale naissante : les Européens consolident leurs comptoirs et commencent à pénétrer l’intérieur.L’expérience d’Omar Tall montre donc qu’une méthode peut être révolutionnaire dans un contexte et devenir anachronique dans un autre. Au XIXᵉ siècle, la guerre de conquête et l’unification par les armes permettent de transformer durablement des rapports de pouvoir.Mais cette stratégie suppose des conditions précises : une idéologie mobilisatrice, une capacité militaire, et un espace politique où la conquête est encore possible. Au XXIᵉ siècle, ces conditions n’existent plus. La transformation ne peut plus passer par la guerre de conquête, mais par la transformation des capacités productives, scientifiques et institutionnellesmadiyankisme : réforme religieuse, contestation politique et transformation Le socialeLe madiyankisme, se développe à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle comme un mouvement de réforme religieuse et de contestation sociale.Fonde par Mouhamadou Hame Ba et developpe par son fisl Cheikhou Ba ; Il propose une lecture rigoriste de l’islam, un rejet de certaines pratiques confrériques établies, et une critique des autorités coloniales et traditionnelles jugées corrompues.²Le madiyankisme montre que la transformation pouvait aussi s’appuyer sur : . La réforme religieuse : retour à une orthodoxie, purification des pratiques, autonomie spirituelle. . La mobilisation des communautés : création de villages, organisation du travail, refus de l’impôt colonial. . La construction de nouveaux espaces d’autorité : en marge de l’administration coloniale et des grandes confréries.Contrairement à la guerre de conquête, le madiyankisme privilégie la sécession, le retrait et la construction d’un contre-modèle social. Il ne cherche pas à prendre l’État, mais à se constituer en société alternative.Cette expérience est essentielle pour comprendre que la révolution peut prendre la forme d’une transformation morale, religieuse et sociale sans passer par la prise du pouvoir central. Elle pose la question qui reste centrale aujourd’hui : comment construire des capacités collectives autonomes capables de transformer la société de l’intérieur ?La résistance à la colonisation : Cheikh Ahmadou Bamba et la stratégie de l’autonomiLa colonisation française pose un défi nouveau : il ne s’agit plus de transformer un ordre politique interne ou de conquérir des territoires voisins, mais de résister à une domination extérieure qui cherche à contrôler l’économie, l’administration et les consciences.

Dans ce contexte, Cheikh Ahmadou Bamba développe une stratégie qui rompt avec la logique de la confrontation armée directe. Face à la puissance militaire coloniale, il privilégie trois axes :. Le travail comme instrument d’émancipation : avec la doctrine du _Jef_ et _jegël_, il fait du travail agricole et communautaire le cœur de la résistance. Le dahira devient à la fois unité économique, éducative et spirituelle.. L’éducation et la production de savoir : la poésie, les écrits et l’enseignement coranique permettent de préserver une autonomie intellectuelle face à l’école coloniale.. La non-violence stratégique : le refus de la révolte armée évite l’écrasement militaire tout en construisant une contre-société capable de durer.⁴Cette stratégie est révolutionnaire car elle déplace le lieu du combat. La révolution n’est plus dans la prise du pouvoir d’État, mais dans la construction de capacités collectives : économiques, éducatives, morales. Elle montre qu’on peut transformer une société sans contrôler formellement l’appareil d’État, en créant des institutions parallèles solides.C’est cette leçon qui sera décisive pour penser le XXIᵉ siècle : la dépendance ne se combat pas seulement par des discours de rupture, mais par la capacité à produire, à former et à s’organiser.Cheikh Anta Diop : la révolution de la connaissance comme condition de la souverainetéAvec Cheikh Anta Diop, la question de la révolution change encore de nature. Le problème n’est plus la domination coloniale directe, mais la dépendance scientifique, culturelle et économique de l’Afrique postcoloniale.Pour Diop, un peuple ne peut être souverain s’il ne maîtrise pas son histoire, sa science et sa capacité à produire du savoir.⁵ Sa démarche repose sur trois piliers :. La reconquête historique : démontrer l’origine africaine de la civilisation égyptienne pour restaurer la confiance et la dignité d’un peuple. . La production scientifique : la physique nucléaire, la linguistique, l’anthropologie n’est pas des disciplines neutres. Elles sont des champs de pouvoir. Il faut y entrer.⁶ . L’industrialisation et l’unité africaine : sans base industrielle, sans recherche, sans universités fortes, l’indépendance politique reste formelle.Chez Diop, la révolution devient donc intellectuelle et productive. Elle ne vise pas à renverser un gouvernement, mais à transformer les capacités d’un peuple à penser par lui-même et à produire par lui-même.C’est ici que se trouve la rupture la plus nette avec les formes de mobilisation du XXᵉ siècle. Le défi n’est plus de « prendre » le pouvoir pour changer la société. Le défi est de changer la société pour que le pouvoir ait enfin les moyens d’agir.Cette exigence nous conduit directement aux enjeux du XXIᵉ siècle.Les résistances féminines et locales : Aline Sitoé Diatta et les Jola de CasamanceL’histoire des transformations au Sénégal ne se limite pas aux grands mouvements centralisés. Elle passe aussi par des résistances locales et par le rôle des femmes dans la contestation du pouvoir colonial.

Aline Sitoé Diatta, dans les années 1940, incarne cette autre forme de révolution. En Casamance, elle organise la résistance des populations Jola contre l’impôt colonial, les réquisitions et la perturbation des cycles agricoles 7 Sa stratégie repose sur :. L’autorité spirituelle : elle se présente comme détentrice de pouvoirs surnaturels capables de protéger les récoltes et de garantir la pluie. . La désobéissance civile collective : refus de payer l’impôt, refus de cultiver l’arachide pour l’exportation, retour aux cultures vivrières. . La mobilisation des femmes : au cœur de la production agricole, elles deviennent actrices centrales de la résistance.Contrairement aux mouvements de conquête, Aline Sitoé ne cherche pas à prendre l’État. Elle cherche à préserver l’autonomie économique et culturelle de sa communauté face à une administration qui veut transformer les rapports de production.L’exemple des Jola montre aussi l’importance des autorités traditionnelles, les ajamaat jouaient un rôle d’arbitrage entre colonisateur et populations.8 Cette expérience enseigne que la révolution peut être locale, défensive, et fondée sur la préservation des capacités de subsistance plutôt que sur la conquête du pouvoir.L’école, les confréries et la formation des élites : une transformation par l’institutionÀ partir du début du XXᵉ siècle, la transformation du Sénégal passe de plus en plus par l’école et par les grandes confréries.L’école coloniale, puis l’école nationale, forment une nouvelle élite administrative. Mais en parallèle, l’enseignement arabo-islamique et les daaras continuent de produire des cadres religieux et moraux.9 Les confréries mouride, tidjane et layène deviennent de véritables institutions : économiques, éducatives, sociales.Elles transforment la société sans prendre le pouvoir d’État : . Par l’organisation du travail : mise en valeur des terres, migration, économie du secteur informel. . Par l’éducation: formation des jeunes, transmission de valeurs, alphabétisation en arabe et en wolof. . Par la régulation sociale : arbitrage des conflits, solidarité, encadrement des populations.Cette période montre une autre voie révolutionnaire : celle de la transformation institutionnelle lente. On ne renverse pas l’ordre, on construit à côté et à l’intérieur des capacités nouvelles.C’est cette logique qui a permis au Sénégal de traverser la colonisation et les premières décennies de l’indépendance avec une stabilité relative. Mais elle pose aussi une question pour aujourd’hui : ces institutions sont-elles encore capables de produire les capacités scientifiques, technologiques et industrielles dont le pays a besoin au XXIᵉ siècle.Tous ces exemples témoignent d’une réalité fondamentale : chaque époque a connu sa propre forme de révolution. Mais la révolution n’est jamais une recette.

Elle est toujours une réponse à un problème historique précis.Au XXIᵉ siècle, le Sénégal n’a pas besoin d’une révolution qui renverse pour reconstruire. Le véritable défi est plus profond. Il ne peut plus être posé uniquement en termes de dirigeants, de partis politiques ou d’alternance au pouvoir.Depuis notre indépendance, nous avons changé de présidents, de gouvernements, de partis au pouvoir et de programmes. Pourtant, une question demeure : avons-nous suffisamment augmenté la capacité intellectuelle, scientifique, technologique et productive de notre société ? Avons-nous suffisamment développé notre capital humain, notre discipline collective et notre capacité à travailler ensemble ?C’est cette question que je veux poser.Et je veux la poser non pas comme militant politique, mais comme étudiant en histoire.Parce que l’histoire permet de faire quelque chose que le débat politique oublie souvent : comparer les sociétés, observer leurs transformations et rechercher les mécanismes qui expliquent pourquoi certaines réussissent à transformer leur potentiel en puissance, tandis que d’autres restent dépendantes malgré leurs ressourcesEt l’un des enseignements majeurs de l’histoire contemporaine est le suivant : au XXIᵉ siècle, la véritable souveraineté d’un pays dépend de sa capacité à produire, maîtriser, transmettre et transformer la connaissance.Prenons l’exemple de la Corée du Sud.Dans les années 1950, après la guerre de Corée, la Corée du Sud était un pays extrêmement pauvre. Elle ne disposait pas des immenses ressources naturelles dont bénéficient certains pays africains. Pourtant, en quelques décennies, elle a profondément transformé sa société.Comment ?Elle a fait un choix stratégique : investir massivement dans l’éducation, la formation, la recherche, les infrastructures et l’industrialisation. Elle a progressivement développé ses capacités scientifiques et technologiques. Elle a formé une main-d’œuvre qualifiée et construit des entreprises capables de produire, d’innover et de conquérir les marchés internationaux.Aujourd’hui, la Corée du Sud est capable de produire des automobiles, des navires, des semi-conducteurs, des technologies numériques et de nombreux produits à forte valeur ajoutée.Ce qui est remarquable dans cet exemple, ce n’est donc pas simplement la croissance économique de la Corée. C’est la transformation de sa capacité nationale.La Corée du Sud nous enseigne une chose essentielle : un pays ne devient pas puissant simplement parce qu’il possède des ressources ; il devient puissant lorsqu’il possède les capacités humaines, scientifiques, technologiques et institutionnelles nécessaires pour transformer ses ressources en puissance.Et c’est là que l’histoire de la colonisation nous offre un deuxième enseignement.Lorsque nous parlons de colonisation, nous parlons souvent de domination territoriale, militaire et politique. Mais une question mérite d’être posée : comment une puissance européenne a-t-elle pu imposer durablement son pouvoir à des sociétés africaines ?La réponse ne se trouve pas uniquement dans les armes.

Derrière la domination militaire et politique, il existait aussi une accumulation de connaissances, de techniques, d’organisation administrative, de moyens de transport, de capacités industrielles et scientifiques.Autrement dit, la domination politique était soutenue par une domination des capacités.Cela ne signifie évidemment pas que les sociétés africaines étaient dépourvues de savoirs. Elles possédaient leurs propres connaissances, leurs institutions, leurs techniques et leurs systèmes économiques. Mais le rapport de force mondial avait profondément changé. L’Europe avait accumulé certaines capacités scientifiques, industrielles, militaires et technologiques qui lui ont permis d’étendre son pouvoir à l’échelle mondiale.Voilà pourquoi l’histoire de la colonisation doit aussi nous conduire à réfléchir à la question de la capacité.Car aujourd’hui encore, une question demeure :Qu’est-ce qu’un État peut réellement décider lorsqu’il ne maîtrise pas les connaissances nécessaires pour comprendre, produire, transformer et contrôler les technologies dont il dépend ?Un pays peut avoir du pétrole, du gaz, du diamant, du fer, du phosphate ou d’autres ressources naturelles sans nécessairement posséder la capacité de les transformer en puissance nationale.Posséder une ressource est une chose. Maîtriser sa transformation en est une autre.Posséder le pétrole ne signifie pas maîtriser la technologie pétrolière. Posséder du gaz ne signifie pas maîtriser toute la chaîne industrielle du gaz. Posséder des terres agricoles ne signifie pas maîtriser toute la technologie agricole. Et avoir accès aux technologies numériques ne signifie pas nécessairement savoir les produire.C’est ici que se trouve, selon moi, l’un des grands défis du Sénégal.Notre débat national s’est beaucoup concentré sur les hommes : qui sera président ? Qui est avec qui ? Qui a trahi qui ? Qui est dans l’opposition ? Qui doit gouverner ?Ces questions ont leur importance dans une démocratie.Mais elles ne peuvent pas constituer l’horizon intellectuel d’une nation.Je veux donc poser une autre question :Quel est le niveau réel de capacité de notre pays ?Combien d’ingénieurs formons-nous ? Parce qu’un président peut changer. Une majorité peut devenir minoritaire. Un gouvernement peut tomber. Un parti peut arriver au pouvoir et un autre le remplacer.La politique est temporaire. La capacité nationale, elle, doit être permanente.Voilà pourquoi je pense que la véritable révolution du XXIᵉ siècle pour le Sénégal ne sera pas nécessairement une révolution qui renverse un homme, un parti ou un régimeElle doit être une révolution qui élève le niveau de capacité de toute la société.Une révolution de l’école. Une révolution de la science. Une révolution de la formation professionnelle. Une révolution de la recherche. Une révolution de la discipline et du travail. Une révolution de la productivité.

Une révolution de nos comportements collectifs. Une révolution de notre manière de produire et de transmettre le savoir.Le Sénégal doit devenir une nation qui sait. Une nation qui sait produire son savoir. Une nation qui sait former ses enfants. Une nation qui sait transformer ses ressources. Une nation qui sait inventer. Une nation qui sait transmettre. Une nation qui sait utiliser la science et la technologie pour résoudre ses propres problèmes.Mais surtout, une nation qui comprend que le capital humain ne se résume pas aux diplômes.Le capital humain, c’est aussi la discipline, la responsabilité, l’éthique du travail, le respect de la parole donnée, le sens du bien commun et la capacité à travailler ensemble.Car une société peut avoir des diplômés sans avoir suffisamment de capacité collective. Elle peut avoir des ressources sans avoir suffisamment de maîtrise. Elle peut avoir des institutions sans avoir suffisamment de compétence. Et elle peut changer de dirigeants sans changer suffisamment ses capacités.C’est pourquoi notre première richesse ne devrait pas être mesurée uniquement par ce que notre sous-sol contient. Elle doit aussi être mesurée par ce que notre peuple est capable de devenir lorsqu’il reçoit les moyens d’apprendre, de comprendre, de créer et de produire.Alors, vous, responsables politiques sénégalais, permettez à un étudiant en histoire de vous dire ceci :Le révolutionnaire du XXIᵉ siècle n’est plus nécessairement celui qui sait seulement mobiliser une foule ou dénoncer un adversaire.Le véritable révolutionnaire est celui qui augmente la capacité de son pays, celui qui contribue à faire du Sénégal une nation qui sait.Car lorsqu’une nation sait, elle peut produire. Lorsqu’elle sait produire, elle peut être indépendante. Et lorsqu’elle maîtrise sa connaissance, ses compétences et ses capacités, elle peut véritablement choisir son avenir. 1 Sy, Alassane Adama, _Thierno Souleymane Baal : lettré musulman, Peulh torodo et révolutionnaire au XVIIIᵉ siècle_, Paris, Les Impliqués, 2021 ; nouvelle édition, 2026. L’ouvrage étudie notamment le rôle de Thierno Souleymane Baal dans la transformation politique du Fouta-Toro.2 Diop, Daouda, _Sur les traces de la communauté Tijāne de Thiéneba Seck : espaces, orthodoxie et économie confrérique_, Paris/Dakar,L Harmattan Sénégal, 2023, notamment les chapitres consacrés au « régime réformateur madiyanke » et à Amary Ngoné Ndack Seck.8 Tomàs, Jordi, « The traditional authorities cross the colonial border: Opposing views on the role of religious leaders Jola Huluf and Ajamaat of Lower Casamance (1886-1909) », _Africana Studia_, n° 33, 2020.7 Diedhiou, Paul, Fonseca, Mariana Bracks et Fall, Papis Comakha, « Aline Sitoé Diatta: The struggles for memory in the construction of the Senegalese heroine », _Práticas da História_, n° 21, 2025.4 De Jong, Ferdinand, « Animating the archive: the trial and testimony of a Sufi saint », _Social Anthropology_, 2016. L’auteur montre notamment comment le procès de 1895 et l’exil de Bamba s’inscrivent dans une relation complexe entre autorité coloniale, désobéissance et mémoire de la résistance.9 Gomis, Souleymane, « Sociology of the Senegalese School System », _Global Dialogue_, International Sociological Association, 2019. L’article rappelle le rôle historique de l’enseignement arabo-islamique et des grandes figures religieuses dans la formation sociale sénégalaise.6 Boukari-Yabara, Amzat et Mourre, Martin, « Cheikh Anta Diop, penseur panafricaniste », _Revue d’histoire contemporaine de l’Afrique_, n° 4, 2023.5 Diop, Cheikh M’Backé, « Sciences exactes et renaissance de l’Afrique dans l’œuvre de Cheikh Anta Diop », _Revue d’histoire contemporaine de l’Afrique_, n° 4, 2023. L’article étudie le lien entre les sciences exactes, la technologie et la vision politique de la renaissance africaine chez Cheikh Anta Diop.
Abdourahmane Cissé
Étudiant.

Votre avis sera publié et visible par des milliers de lecteurs. Veuillez l'exprimer dans un langage respectueux.

";

Laisser un commentaire