Des documents, des photographies, des enregistrements et des communications militaires obtenus par le New York Times révèlent l’existence présumée d’un programme secret que l’armée soudanaise aurait mis en place pendant la guerre pour produire des munitions chargées de chlore. Cette évolution pourrait replacer le dossier des armes chimiques au Soudan au centre de l’attention internationale et accroître les pressions en faveur de l’ouverture d’une enquête indépendante.
Le célèbre quotidien américain a publié son enquête le 5 septembre dernier. Il affirme que les éléments auxquels il a eu accès apportent des détails sans précédent sur la mise au point, les essais et la fabrication de munitions chimiques au cours de six mois en 2024, à une période où l’armée livrait de violents combats contre les Forces de soutien rapide pour prendre le contrôle de la capitale, Khartoum.
L’enquête repose sur un dossier comprenant près de 150 documents, photographies, vidéos et enregistrements audio, ainsi que des milliers de messages texte, dont une grande partie semble provenir des téléphones de hauts responsables militaires soudanais.
Un projet lancé alors que les combats à Khartoum s’intensifiaient
Selon l’enquête, le développement du programme a commencé alors que l’armée rencontrait des difficultés à déloger les combattants des Forces de soutien rapide de leurs positions à Khartoum à la mi-2024.
Les éléments identifient un officier au grade de général de brigade, Tarek Hussein, comme responsable d’un projet visant à mettre au point des bombes reposant sur l’utilisation de chlore.
Les communications indiquent que Hussein avait proposé, en juillet 2024, d’utiliser du chlore contre les positions des Forces de soutien rapide, avant que des schémas d’une munition combinant une tête explosive et environ 15 kilogrammes de chlore ne commencent à circuler.
Selon les messages cités par le quotidien, la conception devait permettre d’infliger simultanément des blessures par éclats et par le gaz, tandis que l’explosion devait contribuer à réduire les effets chimiques résiduels sur le lieu de l’attaque.
Les documents indiquent qu’une installation destinée à assembler des prototypes de ces munitions a été créée, avant qu’un essai sur le terrain ne soit effectué dans une zone désertique le 22 juillet 2024.
Selon le journal, un avion de transport de type Antonov a décollé de l’aéroport de Merowe pour procéder à l’essai. Hussein aurait ensuite envoyé un message faisant état du succès de l’expérience, indiquant que la munition avait atteint sa cible et que le gaz s’en était échappé.
Le dossier contient également des vidéos d’essais réalisés dans des zones désertiques, tandis que d’autres messages donnent des instructions visant à préserver le secret.
Des scorpions morts et des fuites de gaz
Les communications révèlent des difficultés techniques rencontrées par le projet au cours de la phase de fabrication.
Selon l’un des messages, des fuites de chlore provenant de certaines munitions auraient conduit à la découverte d’insectes et de scorpions morts à l’intérieur de l’un des hangars. Les responsables du programme auraient néanmoins poursuivi leurs efforts pour perfectionner la conception des bombes.
En octobre 2024, les messages indiquent que quelque 300 munitions chimiques avaient été fabriquées, dont la majorité aurait été stockée à l’aéroport de Merowe.
Certaines de ces informations concordent avec un dossier distinct examiné par le Washington Post, qui affirme avoir présenté les éléments à plus de vingt responsables occidentaux du renseignement, inspecteurs, experts en armes chimiques et organisations de défense des droits humains.
Les experts ont décrit ces éléments comme des indices crédibles de l’existence d’un programme d’armes chimiques, tout en soulignant qu’une vérification définitive nécessiterait un accès aux sites, aux armes et aux témoins à l’intérieur du Soudan.
Du chlore provenant d’une installation civile de traitement de l’eau
L’un des aspects les plus préoccupants de l’enquête concerne la source du chlore utilisé pour fabriquer les munitions.
Le chlore est une substance utilisée légalement et à grande échelle pour désinfecter l’eau potable. Le simple fait d’en posséder ne constitue donc pas, en soi, une preuve d’activité militaire.
Mais un enregistrement audio cité dans l’enquête indique que des bouteilles de chlore auraient été obtenues auprès de la station de traitement des eaux d’Al-Manara, à Omdurman.
La station faisait partie des infrastructures civiles qui recevaient du chlore d’organisations internationales afin de maintenir des approvisionnements en eau potable sûre et de faire face à la propagation des maladies pendant la guerre.
Les documents évoquent également l’importation de 20 bouteilles de chlore depuis l’Égypte en août 2024. Le responsable du projet aurait déclaré que cette quantité suffisait à produire plus d’un millier de munitions.
La raffinerie d’Al-Jaili revient au centre des interrogations
Les documents établissent un lien entre le programme et une frappe visant la raffinerie pétrolière d’Al-Jaili, au nord de Khartoum, en septembre 2024, alors que la zone était sous le contrôle des Forces de soutien rapide.
Les communications attribuées au responsable du projet font notamment état de combattants qui auraient été exposés au gaz après l’attaque.
France 24 avait auparavant mené une enquête fondée sur l’analyse de contenus visuels et leur géolocalisation, et avait relevé des indices de l’utilisation de chlore lors d’attaques menées au nord de Khartoum en septembre 2024.
Des accusations américaines antérieures à la publication du dossier
Ces nouveaux documents apparaissent plus d’un an après une décision officielle américaine selon laquelle le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques au cours de l’année 2024, en violation du droit international.
Washington avait ensuite imposé des sanctions et des restrictions économiques liées à l’utilisation d’armes chimiques. Les États-Unis n’avaient toutefois pas rendu publics, à l’époque, la plupart des éléments sur lesquels reposait leur évaluation.
Le New York Times affirme désormais que certaines des photographies figurant dans le nouveau dossier étaient déjà parvenues aux services de renseignement américains et que des responsables américains les avaient utilisées dans le cadre de leur évaluation, en janvier 2025, concernant la possession d’armes chimiques par le Soudan.
Ce lien confère aux nouveaux documents une importance supplémentaire, puisqu’ils pourraient fournir une partie du contexte ayant précédé la position officielle américaine.
Des interrogations qui remontent jusqu’à la direction de l’armée
L’enquête dépasse la seule question de la fabrication des munitions et soulève des interrogations sur ce que les plus hauts niveaux de la direction militaire savaient du programme.
Les éléments font état de communications concernant le projet ainsi que de démarches visant à en dissimuler les traces après l’apparition des accusations américaines.
Selon le New York Times, des communications interceptées montrent que le chef de l’armée et président du Conseil souverain, le général Abdel Fattah al-Burhan, aurait, après les sanctions américaines de mai 2025, donné au responsable du projet des instructions visant à « supprimer toutes les traces » liées à ses activités.
Cette partie de l’enquête soulève des questions qui dépassent l’utilisation de l’arme elle-même et concernent la responsabilité du commandement, la chaîne des ordres et une éventuelle tentative de dissimulation des preuves.
L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques demande des éclaircissements
Une porte-parole de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques a déclaré au *New York Times que plusieurs États avaient demandé à l’organisation d’obtenir des éclaircissements auprès du Soudan au sujet des accusations d’utilisation d’armes chimiques.
Elle a précisé que la procédure était toujours en cours.
Il s’agit d’une distinction importante entre l’accumulation d’éléments de preuve et l’établissement d’une conclusion juridique internationale définitive.
Un nouveau test pour les institutions africaines
Pour l’Afrique, cette affaire dépasse les limites du conflit militaire interne au Soudan.
Le Soudan est partie à la Convention sur l’interdiction des armes chimiques depuis 1999. Tout développement, toute production, tout stockage ou toute utilisation intentionnelle d’armes chimiques constituerait une violation grave des obligations internationales du pays.
Ces accusations interviennent également dans une guerre qui a déjà provoqué l’une des plus importantes crises humanitaires au monde et déplacé plus de 12 millions de personnes, sur fond d’accusations de graves violations à l’encontre des civils.
Les nouveaux documents placent les institutions africaines et internationales face à un défi supplémentaire : déterminer si le dossier des armes chimiques restera cantonné à un échange d’accusations entre les parties au conflit et leurs alliés, ou s’il débouchera sur une enquête internationale indépendante capable d’accéder aux sites, aux témoins et aux éléments originaux.
Car les accusations ne se limitent désormais plus à l’affirmation selon laquelle du chlore aurait pu être utilisé lors d’une ou de deux attaques. Elles portent désormais sur l’éventualité de l’existence d’un programme organisé de conception, d’expérimentation, de production, de stockage et d’utilisation, suivi d’une tentative d’en effacer les traces.
