« Ce mandat est déjà quasi-perdu »: la charge sans détour de Mbougar Sarr sur la situation politique au Sénégal

Dans ce texte, l’écrivain et lauréat du prix Goncourt Mohamed Mbougar Sarr livre une réflexion critique et désabusée sur la situation politique actuelle au Sénégal. À travers un ton à la fois ironique et grave, il dénonce ce qu’il perçoit comme un manque de hauteur, d’imagination et de responsabilité au sommet de l’État, tout en reconnaissant les contraintes, les erreurs passées et les espoirs encore portés par certains acteurs. Entre lucidité personnelle et inquiétude citoyenne, il dresse le constat d’un climat politique marqué par les tensions, les blocages et les rivalités, qu’il juge préjudiciables à la stabilité et à la qualité du débat public.

Ce que j’observe depuis quelques mois au sommet de l’Etat sénégalais relève bien de la politique, mais de la veine, alors, la plus boulevardière qui soit; et j’en rirais sans frein si je ne me rappelais, au milieu de ce rire doublement jaune (dents de Njaaréem…), que ce mauvais théâtre, quelles qu’en soient les coulisses, produit des effets concrets et consternants sur un pays, son peuple, son économie, sa crédibilité. Je vais le dire un peu brutalement: tout me paraît médiocre et sans hauteur. Tout me paraît surtout, et c’est le plus dramatique, sans imagination.

Alors, oui: il y a des gens de grande valeur et qui travaillent et maitiennent l’espoir. Oui: le précédent régime a laissé un tissu social dégradé et une situation économique honteuse. Oui: les trahisons dans tous les sens. Oui: les défections, les déceptions, la réalité du pouvoir. Oui: la lenteur structurelle des réformes. Oui: les autres ne faisaient/ne font pas mieux. Oui à la patience. Oui, comme en amour parfois, à la rude tâche de « rompre ». Oui à toutes les catégories de circonstances atténuantes et à toutes les nuances de la justification et de la complaisance. Oui, nul n’est parfait. Oui au campisme, dont la logique est simple: mon parti a toujours raison et celui qui n’y est pas a tort. Oui à tout cela: c’est la politique. Mais il faut pouvoir aussi dire ceci sans être immédiatement renvoyé à une appartenance ou être suspecté de détester tel ou tel ou de cacher un agenda : le pays continue de hoqueter à force d’avaler, chaque jour, une nouvelle couleuvre (des couleuvres qui font hoqueter un pays, pas sûr de ma métaphore, sur ce coup, mais bon…).

Il faut bien que quelqu’un soit responsable. Je veux bien prendre ma part, puisque le travail de la lucidité commence par soi et son examen de conscience, et puisqu’il ne s’agit pas de donner de confortables leçons de morale en s’exonérant. Je suis aussi responsable, d’une façon ou d’une autre, de l’affaissement de la qualité du débat public. Je veux bien.

Mais les autres ? Que diront ceux qui, effectivement, ont le pouvoir ? Que diront ce qui eurent le pouvoir? Que diront ceux qui aspirent à l’avoir ?

Ce mandat, je regrette de le dire, est déjà quasi-perdu. Il est trop enlisé dans la vase des egos pour repartir dans la direction politique la plus efficace, la plus juste, la plus humble, la plus travailleuse. Jusqu’au bout, je crains qu’il ne soit plombé par les révélations et les contre-discours, les blocages et les vengeances, les procès et les règlements de compte. Un ami me disait tout cela récemment; il avait raison, hélas. Certains autres amis pensent que cette parenthèse fortifiera notre démocratie et confirmera la maturité politique du pays. Peut-être. C’est la version optimiste. Mon impression reste que toute la machine est prise en otage par des individus. J’ai utilisé il y a quelques jours l’image du gallodrome et des coqs de combat pour décrire les tribulations guerrières des deux hommes (plusieurs, en réalité) qui se donnent en spectacle tout là-haut. Je change d’arène et d’animal: je choisis une bête que le paysan que je suis aime beaucoup, l’âne – et j’ajoute, au vu des derniers événements, ma sentence latine préférée, même si j’en renverse totalement le sens (mais ça marche aussi ainsi, je trouve): Asinus asinum fricat. Ci wolof, ñu maye bii, te jéem kaa lemmi te jàngat: « mbaam gàtt na, waaye ci jur gi la bokk ».

PS: ceci n’est même pas (encore) une analyse « intellectuelle »: à peine le regard dépité d’un citoyen un peu consterné et triste.

Votre avis sera publié et visible par des milliers de lecteurs. Veuillez l'exprimer dans un langage respectueux.

";

4 commentaires

  1. N est ce pas vous qui aviez soutenu Sonko jusqu a médire L ancien président avec vos formules a la fourchette retenez que ce sont vous les pseudo intello de ce pays qui nous ont vendu le concept !!!!!changer ne veut pas dire faire faire table rase et Sonko ne sait faire que cela donc faisons avec et pas de genre nagn lenn boler avec les populations on est fatigué de vous tous

  2. Oui mon cher Mbougar, les intellectuels doivent dénoncer ce qui se passe sous nous yeux depuis plus de deux ans.depuis qu’a commencé le règne des médiocres. Mais demain fera jour … bientôt

  3. En plus il est un fervent défenseur des tothes, raison probable pour laquelle les frenchies l’ont gratifié du Goncourt. À voir s’il n’en n’est pas un lui-même.

  4. Il faut bien que quelqu’un soit responsable. Je veux bien prendre ma part, puisque le travail de la lucidité commence par soi et son examen de conscience, et puisqu’il ne s’agit pas de donner de confortables leçons de morale en s’exonérant. Je suis aussi responsable, d’une façon ou d’une autre, de l’affaissement de la qualité du débat public. Je veux bien.

    Tu ne crois pas si bien dire… Ce sont les seuls mots censés que voys avez prononcés depuis belle lurette….soit disant intellectuel. Vous avez vu oú cela nous a mené vos prises de position???

Laisser un commentaire