Bassirou Diomaye Faye : la rupture politique face à l’épreuve de l’État

En 2024, le Sénégal a connu une alternance portée par une demande de rupture. Cette attente concernait la gouvernance, la souveraineté, la moralisation de la vie publique, la réduction du train de vie de l’État et la transformation de l’économie.

L’élection de Bassirou Diomaye Faye, suivie de la victoire de Pastef aux législatives anticipées du 17 novembre 2024, a donné une solide assise électorale à cette orientation. Mais un changement de majorité ne suffit pas à modifier automatiquement le fonctionnement de l’État. Il doit encore produire des décisions crédibles, des règles durables et des résultats perceptibles.

Le pouvoir comme capacité d’agir

Dans l’imaginaire politique sénégalais, le mot nguur permet de désigner le pouvoir dans sa dimension concrète. Il renvoie à la capacité de décider, de nommer, de distribuer, de sanctionner et d’orienter les ressources. Il décrit donc moins une fonction encadrée qu’une position donnant à son titulaire des moyens effectifs d’action.

La question posée par la période actuelle est celle du passage d’un pouvoir utilisé comme capacité d’agir à un pouvoir limité par le droit. Depuis l’opposition, il est plus facile de dénoncer la concentration des décisions, l’opacité, les privilèges ou l’instrumentalisation des institutions. L’exercice du pouvoir impose ensuite d’accepter les règles de contrôle et de responsabilité que l’on défendait auparavant.

Cette tension apparaît aussi dans la relation entre décision publique et parole donnée. La levée de l’interdiction nocturne des véhicules de transport public a été arrachée après quatorze jours de grève et une audience présidentielle. Une telle séquence nourrit l’image d’un État qui décide, mais ne tient pas toujours, et rappelle que l’autorité ne se mesure pas seulement à la capacité d’édicter une règle : elle se mesure aussi à la prévisibilité de l’action publique et au respect des engagements.

La rupture gouvernementale au Sénégal ne se réduit donc pas au remplacement des dirigeants. Elle suppose de modifier les procédures, les administrations, les instruments de décision et les résultats de l’action publique. Cette transformation concerne aussi le rapport à la souveraineté : la conquête du pouvoir ne peut pas constituer l’aboutissement de la vie politique, tandis que sa limitation devient une condition de son exercice.

Cette analyse publiée par Seneplus distingue la rupture politique, visible à travers l’alternance, les nouvelles figures et les nouvelles priorités, de la rupture gouvernementale, qui se vérifie dans les pratiques de l’État. La question centrale devient alors celle des limites, des contrôles, des résultats et des bénéficiaires de l’action publique.

La défiance comme risque politique

Lorsque les décisions publiques restent sans effets durables ou paraissent contredire les promesses initiales, la déception ne se limite pas à une critique ponctuelle. Pathé Gueye identifie trois stades de la défiance citoyenne : le désenchantement, la désillusion et l’apathie politique. Cette spirale constitue l’un des risques majeurs pour une alternance née d’une forte attente de transformation : l’absence de résultats peut progressivement éloigner les citoyens de la participation et affaiblir la légitimité de la rupture.

La crédibilité du changement dépend donc autant des mesures annoncées que de leur application régulière. Une réforme qui modifie les textes sans transformer les pratiques, ou une décision qui n’est pas tenue dans la durée, peut alimenter le sentiment d’une continuité derrière le renouvellement des visages.

Des contre-pouvoirs soumis à l’épreuve

La transformation attendue implique un Parlement capable de contrôler, une justice en mesure d’enquêter, une presse libre de critiquer, une société civile autorisée à contester et une administration soumise au droit. Le pouvoir démocratique ne se mesure pas uniquement à sa capacité d’imposer une décision. Il se mesure également à sa capacité à s’autolimiter.

Les réflexions de Frantz Fanon, Kwame Nkrumah, Amílcar Cabral et Mahmood Mamdani sont mobilisées pour interroger les changements qui ne modifient pas les structures de domination. Gramsci rappelle que la domination passe aussi par la production du consentement. Foucault l’analyse à travers les dispositifs et les pratiques de gouvernement. Pour Chantal Mouffe, le conflit ne disparaît pas en démocratie ; il doit être inscrit dans des institutions.

Dans cette perspective, le problème ne réside pas dans l’existence des conflits politiques. Il apparaît lorsque ces conflits empêchent l’État de décider, d’arbitrer et d’assumer ses responsabilités. La difficulté consiste à faire fonctionner les institutions sans confondre autorité et puissance politique brute.

La fabrique des règles et des légitimités

La rupture ne peut pas reposer uniquement sur une volonté politique ou sur une majorité électorale. Elle doit s’inscrire dans une production normative capable d’organiser durablement l’action de l’État. La production normative annoncée au soir du 31 décembre 2025 s’articule autour d’un triptyque de légitimités. L’enjeu est précisément de faire tenir ensemble ces différentes sources de légitimité au lieu de réduire la réforme institutionnelle à un simple acte d’autorité.

Cette exigence renvoie à la question de la durée. Les institutions doivent encadrer les gouvernants présents, mais aussi empêcher que les principes de la rupture ne dépendent de la seule volonté de ceux qui les portent aujourd’hui. La limitation du pouvoir devient alors le test le plus concret de la transformation annoncée.

La sobriété au cœur de la rupture annoncée

La réduction du train de vie de l’État constitue l’un des signes les plus visibles de la rupture annoncée. Elle touche notamment les avantages liés aux véhicules administratifs et aux dotations en carburant.

La circulaire du Premier ministre du 25 septembre 2025 relative à certains de ces avantages s’inscrivait dans une logique de rationalisation. Ce document constitue l’élément concret avancé dans cette réflexion sur la sobriété de l’État.

Le défi consiste ainsi à transformer une promesse politique en règles de fonctionnement durables. La rupture attendue ne porte pas seulement sur les détenteurs du pouvoir, mais sur les usages administratifs et institutionnels qui accompagnent son exercice. Elle sera jugée sur la capacité de l’État à décider, à tenir ses engagements, à accepter le contrôle et à éviter que la déception ne se transforme en retrait citoyen.

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