1902 marque l’installation de Cheikh El Hadji Malick Sy à Tivaouane, devenue depuis un lieu majeur de célébration du Gamou. Chaque année, durant le mois de Rabî’ al-Awwal, des fidèles du Sénégal et d’ailleurs s’y retrouvent pour commémorer la naissance du Prophète de l’Islam.
À Tivaouane, cette commémoration associe la prière, la transmission du savoir et la poésie sacrée. Le choix de la Burdah occupe une place particulière dans cette tradition. El Hadji Malick Sy, connu sous le nom de Maodo, possédait pourtant ses propres odes prophétiques, notamment le Khilâçu Zahab et le Rayyu Zam’ân.
Il a néanmoins mis en avant la composition d’Al-Bûsayrî, poète soufi égyptien mort vers 1294 et rattaché à la confrérie shâdhiliyya. Ce choix est présenté comme un geste d’humilité et de générosité intellectuelle : le guide de Tivaouane a préféré rendre hommage à un auteur antérieur plutôt que de placer ses œuvres au centre des veillées. Comme l’écrit Lesoleil, cette orientation a aussi inscrit la cité sénégalaise dans une chaîne littéraire et spirituelle dépassant les appartenances confrériques.
La préservation de cet héritage demeure un enjeu sensible. Le 27 juin dernier, à l’occasion du 104e anniversaire du rappel à Dieu de Maodo, des déclarations publiques ont remis en cause son ijaza, son autorité spirituelle et l’authenticité de son poème Taysiir. Le défunt Khalife général des Tidianes, Serigne Abdou Aziz Sy Al Amine, avait alerté sur les comportements susceptibles d’ébranler le modèle sénégalais du vivre-ensemble. La transmission des textes et des références de Tivaouane engage ainsi bien davantage qu’une mémoire littéraire : elle touche à l’autorité spirituelle et à l’équilibre d’une communauté.
La Burdah raconte la rencontre mystique de son auteur avec le Prophète. Sa construction reprend les étapes classiques de la qacîda arabe, depuis le ghazal initial jusqu’à la remise symbolique du « manteau » prophétique. À Tivaouane, le poème résonne pendant les dix premiers jours de Rabî’ al-Awwal.
Cette pratique rattache le Gamou à une tradition du Mawlid déjà établie chez les Mamelouks, puis perpétuée au Maghreb et dans le Bilâd Shinguit, correspondant à la Mauritanie actuelle. Les récitals de Tivaouane s’enrichissent également de textes venus de l’Orient, de l’Andalousie et de l’Ouest saharien.
Cette centralité spirituelle se mesure aussi à l’ampleur des rassemblements. Des milliers de pèlerins ont afflué à Tivaouane pour la 97e édition de la Ziarra générale, instaurée en 1930 par Serigne Babacar Sy. La cité de Maodo reste ainsi un espace où l’étude, la récitation et la ferveur collective donnent une dimension vivante à cet héritage.
Parmi ces références figure le poète de Chinguetti Ibn Muhayyab, qui a transformé en quintils le dîwân du poète andalou Ibn Ahmad al-Fazâzî, né à Cordoue au début du XIIIe siècle. La Hamziyya d’Al-Bûsayrî fait aussi partie des compositions récitées lors des cérémonies du Mawlid à Tivaouane et dans d’autres cités de la Tijâniyya sénégalaise.
