« L’on sort épuisé » de la fonction de Premier ministre, selon Jean-Pierre Raffarin. Au Sénégal, l’histoire de la Primature est également marquée par les rivalités, les pressions politiques et les compagnonnages mis à rude épreuve. La fragilité du poste tient aussi à sa relation structurellement ambiguë avec la présidence : depuis l’indépendance, tous les chefs de l’État, à l’exception d’Abdoulaye Wade, ont tenté de le supprimer, en 1962, en 1983 ou en 2019.
Dans l’ouvrage Habib Thiam : l’homme d’État, Mamoudou Ibra Kane et Mamadou Ndiaye parlent de l’« enfer du neuvième étage du Building administratif ». Habib Thiam y revient sur son expérience et sur les difficultés rencontrées lorsqu’il dirigeait le gouvernement. Derrière cette formule se lit la tension permanente entre l’exposition politique du Premier ministre et une fonction dont l’existence même dépend du rapport de forces au sommet de l’État.
Le cas d’Ousmane Sonko illustre cette fragilité des relations politiques. Après deux années passées au neuvième étage du Building administratif Mamadou-Dia, son compagnonnage avec le président Bassirou Diomaye Faye a pris fin. Devenu président de l’Assemblée nationale, le président du PASTEF devait écouter son successeur présenter sa feuille de route un mardi, selon les éléments rapportés par l’APS.
De Mamadou Dia à Abdou Diouf
La confrontation entre Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia reste l’un des épisodes les plus marquants de cette histoire. Senghor a été élu président de la République le 5 septembre 1960, tandis que Dia a été investi président du Conseil du gouvernement deux jours plus tard.
En 1962, les deux hommes se sont opposés sur leurs prérogatives constitutionnelles et sur la direction de l’exécutif. Une majorité favorable à Senghor a déposé une motion de censure contre Mamadou Dia le 17 décembre, au domicile de Me Lamine Guèye, alors président de l’Assemblée nationale. Le lendemain, Dia a été arrêté avec Ibrahima Sarr, Valdiodio Ndiaye, Joseph Mbaye et Alioune Tall.
La crise ne s’est pas limitée à une rivalité institutionnelle : Mamadou Dia a été accusé puis jugé pour haute trahison. Cet épisode a durablement associé la fonction de chef du gouvernement à une question centrale du pouvoir sénégalais : jusqu’où peut aller son autonomie face au président de la République ? La tentative de suppression de la Primature engagée la même année par Senghor s’inscrivait dans ce contexte de rupture.
Abdou Diouf a lui aussi décrit les difficultés liées à la fonction. Nommé Premier ministre le 26 février 1970, il a raconté dans ses Mémoires, publiées en 2014 aux éditions du Seuil, les tensions nées d’un conflit de compétences autour de l’ordonnateur principal du budget de l’État.
Il a également évoqué des divergences avec des religieux et certains collaborateurs, ainsi que les débats autour de l’article 35, présenté comme devant faciliter sa succession à Senghor. La controverse avait même débordé sur sa vie privée.
Les tensions entre présidents et chefs de gouvernement
La dualité entre le chef de l’État et le chef du gouvernement a régulièrement nourri les désaccords. Dans Par devoir et par amitié, Habib Thiam rapporte qu’Abdou Diouf lui aurait dit : « Habib, nous sommes jeunes tous les deux, et un jeune Président n’a pas besoin de Premier ministre. »
Malgré ces divergences, leur relation a duré. Habib Thiam a toutefois mal vécu sa nomination au perchoir après l’annonce de la suppression du poste de Premier ministre. « Je n’avais pas apprécié », avait-il confié aux deux journalistes.
Cette suppression n’était donc pas une première tentative dans l’histoire institutionnelle du Sénégal. Tous les présidents, sauf Abdoulaye Wade, l’ont engagée à un moment de leur exercice : Léopold Sédar Senghor en 1962, Abdou Diouf en 1983 et Macky Sall en 2019. La répétition de ces réformes montre que la Primature n’est pas seulement une structure administrative : elle reste un point de friction récurrent dans la répartition de l’autorité exécutive.
Chargé de conduire la procédure de suppression du poste pendant un mois, Moustapha Niasse avait déclaré aux députés : « Pour la première fois dans l’histoire, un Premier ministre vient défendre un texte qui supprime son poste ».
