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Tribune : Samba Faye s’interroge sur le sort des 37 milliards de FCFA destinés à l’électrification rurale

En une seule journée, le 11 juin 2024, une avance de 36,73 milliards de francs CFA quitte un compte qui, la veille, en contenait 671 000. Le programme devait éclairer près de mille six cents villages. Une quarantaine ont vu la lumière.

Le reste s’est dispersé vers huit pays. Il ne s’agit plus de savoir si quelque chose a dérapé : les relevés bancaires le disent. Reste une question que la nouvelle majorité, élue sur la promesse d’en finir avec ces pratiques, ne peut plus contourner. Qui devait veiller ? Et pourquoi personne n’a rien arrêté ?

Il y a des chiffres qui se passent de commentaire. Le 10 juin 2024, le compte ouvert pour le marché n° TO 296-24, destiné à l’électrification rurale du Sénégal, affiche 671 000 francs CFA. Le lendemain, il reçoit 55 999 999,64 euros, soit 36,73 milliards de francs au taux fixe de 655,957. Une avance de démarrage, versée d’un trait. Vingt mois plus tard, le 27 février 2026, le même compte est retombé à 1 346,41 euros.

Entre les deux, l’argent a coulé vite. Sous la barre des dix millions d’euros en quarante-huit jours. Près du zéro à deux reprises avant l’automne 2025. Les sorties identifiées par messages Swift, vérifiées une à une, atteignent 31 974 713,29 euros, expédiées vers huit pays. Sur le terrain, le courant est arrivé dans une quarantaine de villages. Le contrat en promettait environ mille six cents. Ce contraste n’est pas une opinion. C’est un solde de compte. Et c’est à partir de lui, de lui seul, qu’il faut désormais raisonner.

Une chronologie d’alertes piétinées

Le décaissement n’a pas eu lieu dans le silence. Le 13 mai 2024, soit près d’un mois avant le versement, l’ancien directeur de l’ASER, Baba Diallo, demande par écrit la suspension du paiement (référence 24/317/DG/fd). La demande est formelle, datée, archivée. Le 11 juin, l’argent part quand même. Cet enchaînement n’est pas une interprétation : c’est une séquence établie. Vient ensuite le régulateur.

Dès juillet 2024, l’ARCOP signale par écrit une anomalie. En octobre, son directeur d’alors, Saer Niang, prend une décision de suspension. Il est démis de ses fonctions le jour même. Le gardien qui veille est écarté le jour précis où il veille. On voudra bien nous expliquer la coïncidence, plutôt que de la commenter à notre place.

L’assurance payée avec l’argent qu’elle devait garantir

L’élément le plus difficile à justifier touche aux garanties. Une avance de démarrage existe pour lancer des travaux. Or une partie de cet argent, environ 7,7 millions d’euros répartis en six opérations vers la SONAC, a servi à régler des primes d’assurance. Le vice n’est pas seulement comptable. Ces primes étaient censées garantir des fonds qui, au moment où elles ont été payées, avaient déjà quitté le compte.

On a donc assuré, avec l’avance, l’avance elle-même. L’ARCOP avait pointé la difficulté juridique noir sur blanc. La question de la validité de telles garanties, dans ces conditions, n’a rien d’académique.

Une pièce interne est venue corroborer le constat. Une note du ministre Birame Souleye Diop au Premier ministre Ousmane Sonko, datée du 26 août 2024 et révélée par Le Quotidien (n° 6975, 12 juin 2026), retient que l’avance « a plutôt servi à payer des primes d’assurance ». La formule est celle de l’administration elle-même. Pas d’un opposant, pas d’un pamphlétaire : de l’État.

Le créancier prudent, l’État zélé

C’est ici que le dossier prend un tour singulier. Dans la plupart des affaires de ce genre, c’est le bailleur qui presse et l’État emprunteur qui temporise. Ici, l’inverse. Le crédit acheteur était porté par Banco Santander, adossé à une garantie publique espagnole via la CESCE. À un moment, c’est la banque espagnole qui suspend ses décaissements. Et c’est, selon les éléments publics, l’État sénégalais qui défend la position de l’entreprise attributaire, la société espagnole AEE Power EPC.

Une procédure est ouverte à Madrid (Diligencias Previas 140/2026, tribunal d’instance, place n° 52). Une autre suit à Dakar, où une plainte visant les dirigeants désignés d’AEE Power Sénégal a été déposée dès septembre 2024. Sur le volet politique, le député Thierno Alassane Sall a publiquement évoqué une rencontre, en décembre 2024, entre les autorités sénégalaises et Santander. Cette affirmation relève de sa parole publique et de l’appréciation des juges saisis, non d’un fait indépendamment établi. Elle est rapportée comme telle.

Un gouvernement qui a fait de la souveraineté son étendard s’est retrouvé à défendre une entreprise étrangère contre la banque étrangère qui, elle, cherchait à protéger l’argent.
Que le créancier se montre plus regardant que le débiteur sur l’usage des fonds n’est pas une preuve de faute. C’est une anomalie de comportement, et elle frappe d’autant plus fort qu’elle inverse le discours. La souveraineté, ce n’était pas censé être cela.

L’argent qui sort, le continent qui reste dans le noir

Il faut nommer ce que ce dossier raconte au-delà du Sénégal. L’électrification rurale est l’un des rares chantiers où la souveraineté se touche du doigt : mille six cents villages qui s’allument, c’est l’indépendance rendue concrète, l’école qui révise le soir, le dispensaire qui conserve ses vaccins, la jeune qui n’émigre pas. À la place, l’argent s’en va. Huit pays, des intermédiaires, des assureurs, des comptes que personne ne nous a encore présentés. Pendant ce temps, une quarantaine de villages éclairés.

C’est la vieille grammaire que l’on croyait combattre : les ressources qui sortent, la dette qui reste, la valeur captée ailleurs. Sauf qu’ici, ce n’est plus l’or ni le pétrole qui s’évaporent, c’est l’argent du développement lui-même, emprunté au nom des plus pauvres et garanti par un État étranger. La rupture promise avec la Françafrique des contrats ne se mesurera pas aux discours. Elle se mesurera à un nom de bénéficiaire final, que seules des commissions rogatoires pourront aller chercher.

Les gardiens absents

Reste alors la seule manière honnête de poser la suite : étage par étage, sous forme de questions. Du côté de l’ASER, qui a autorisé le versement après la demande écrite de suspension de son propre directeur, et sur la foi de quel arbitrage ? Du côté de la régulation, pourquoi le responsable qui signe une suspension est-il écarté le jour même, et qui l’a décidé ? Du côté de la tutelle, une fois la note d’août 2024 remontée jusqu’au Premier ministre, quelles instructions ont été données, et lesquelles ont été exécutées ?

Les questions du financement pèsent autant. La garantie publique espagnole, derrière Santander, repose sur des contrôles de conformité. Ont-ils été menés avant la suspension ? Et après ? De l’argent public espagnol était engagé : qui, à Madrid, devait s’assurer que les fonds éclairaient des villages plutôt que d’alimenter des virements ? Et puisque le Sénégal et l’Espagne disposent d’instruments de coopération judiciaire, capables d’atteindre les registres du commerce et les comptes des bénéficiaires, une dernière question s’impose, parfaitement légitime : pourquoi n’ont-ils pas été pleinement actionnés ? À qui revenait l’initiative ? Et qu’est-ce qui, concrètement, l’a freinée ?

L’épreuve de vérité

Ici, l’enquête cesse d’être comptable pour devenir politique. La majorité au pouvoir n’est pas arrivée sur un programme flou. Elle a gagné sur une promesse précise : rupture avec les contrats prédateurs, transparence, fin de la capture de l’argent public par des intérêts étrangers. Le slogan de la rectitude tenait en trois mots. Cette avance est le premier grand test grandeur nature de cette promesse. Et ce test, le voici : l’argent est sorti sous leur administration, leur propre ministre l’a écrit, et la posture de l’État a été de couvrir l’entreprise plutôt que de protéger les villages.

Deux lectures, et deux seulement. Ou bien la rupture était sincère, et alors l’État doit agir maintenant : nommer les contrôleurs défaillants, activer les commissions rogatoires, récupérer ce qui peut l’être, et dire publiquement pourquoi il a défendu AEE Power. Ou bien la rupture n’était qu’un slogan, et alors ceux qui ont été élus en dénonçant exactement ce type d’arrangement se retrouvent aujourd’hui du côté de l’arrangement. Dans ce cas, le mot qui s’impose est dur, mais il est juste : imposture.

Que l’on ne s’y trompe pas : ce texte ne prononce aucune culpabilité individuelle, et aucun juge ne l’a encore fait. Mais le populisme a un prix, et l’addition finit toujours par arriver. On promet la lumière ; la réalité présente la facture dans le noir. Ceux qui ont conquis le pouvoir en disant « nous, jamais » doivent au pays davantage que les autres : non pas une défense, une explication.

Trente-sept milliards ont quitté un compte presque vide en une journée. Une quarantaine de villages se sont allumés. Le reste s’est évanoui. Les juges de Dakar et de Madrid diront le droit. Les citoyens, eux, n’ont pas besoin d’attendre un jugement pour exiger une réponse à la seule question qui vaille désormais : à qui profite le noir, et qui l’a laissé s’installer ?

Samba Faye, Porte-parole de la République des Valeurs

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