Sommet Russie–Afrique : Moscou fait entendre sa voix, les attentes africaines demeurent (Par Malickoum)

Le troisième sommet Russie–Afrique s’est achevé sur de nouvelles déclarations politiques et plusieurs dizaines d’accords et de mémorandums. Si Moscou peut se prévaloir d’avoir réuni une vingtaine de dirigeants africains, ce succès diplomatique ne suffit pas à établir la portée économique du rendez-vous ni à répondre aux préoccupations les plus pressantes de ses partenaires.

À Moscou, les convergences ont été largement mises en scène. Réunis les 28 et 29 octobre 2026, les participants au troisième sommet Russie–Afrique ont adopté une déclaration commune défendant la souveraineté des États, une gouvernance internationale plus représentative et un approfondissement de leur coopération. Le texte réaffirme notamment la nécessité d’une meilleure représentation africaine au Conseil de sécurité des Nations unies et exprime une opposition aux mesures coercitives unilatérales. Autant de positions qui permettent au Kremlin de présenter son rapprochement avec le continent comme l’expression d’intérêts politiques partagés.

Cette convergence mérite pourtant d’être examinée. En soutenant une meilleure représentation africaine au Conseil de sécurité, Moscou reprend une revendication portée depuis longtemps par l’Union africaine, notamment à travers le Consensus d’Ezulwini et la Déclaration de Syrte. Cette position n’est donc ni une initiative exclusivement russe ni une avancée institutionnelle obtenue lors du sommet. Pour la Russie, soumise à de lourdes sanctions occidentales depuis son invasion de l’Ukraine, réunir des dirigeants africains autour de ces principes présente néanmoins un intérêt diplomatique évident : montrer qu’elle conserve des partenaires et donner à ses propres positions une audience internationale élargie.

Vladimir Poutine a largement mobilisé la mémoire des luttes anticoloniales pour présenter la Russie comme un partenaire préférable aux puissances occidentales. Ce récit met en avant le soutien apporté par l’Union soviétique aux mouvements d’indépendance africains, mais laisse davantage dans l’ombre la trajectoire impériale russe, marquée par la conquête et la domination de peuples du Caucase, de Sibérie et d’Asie centrale.

Le soutien soviétique aux indépendances africaines ne suffit pas, à lui seul, à effacer cette histoire. La guerre menée contre l’Ukraine soulève également une contradiction entre le discours de souveraineté défendu par Moscou et le recours à la force contre un État voisin. Les sociétés africaines peuvent reconnaître les responsabilités historiques des anciennes puissances coloniales tout en soumettant la Russie au même examen critique.

Les pays africains ne sauraient cependant être considérés comme les soutiens automatiques d’un camp ou de l’autre. Au sommet, le président kényan William Ruto a rappelé que l’égalité souveraine, l’intégrité territoriale et le règlement pacifique des différends devaient s’appliquer à toutes les nations. Sans constituer une condamnation explicite de Moscou, cette intervention pose une exigence qui concerne également le pays hôte.

Vu de Dakar, cette distinction est essentielle. Une diplomatie ouverte à plusieurs partenaires permet de préserver une marge de négociation et une capacité de décision autonome. Elle perdrait une partie de son sens si la dénonciation des anciennes dépendances conduisait à reprendre sans examen le discours d’une autre puissance dont les pratiques soulèvent elles-mêmes des interrogations. Le respect de la souveraineté doit pouvoir être demandé à Moscou avec la même constance qu’à Paris, Washington ou Pékin.

Les organisateurs ont d’abord annoncé plus de 60 accords conclus pendant le sommet et le forum économique. Un bilan publié ultérieurement par la Fondation Roscongress fait état de 146 documents signés, dont 92 accords et 54 mémorandums, en incluant les événements associés au sommet. Ces chiffres ne doivent toutefois pas être confondus avec autant de contrats d’investissement ou de projets financés.

Ce décompte fournit un argument de communication, mais reste insuffisant pour établir un bilan économique précis. Il ne permet pas, à lui seul, de connaître les montants effectivement mobilisés, la part des financements déjà acquis, les calendriers d’exécution ou le nombre de projets entrés en phase opérationnelle. Additionner des signatures ne suffit pas à démontrer que les projets annoncés seront réalisés.

Le mémorandum signé le 28 octobre entre Rosatom et le Togo illustre cette distinction. Selon le ministère togolais chargé de l’Énergie, le document établit un cadre de coopération dans l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire, notamment pour la production d’électricité, la santé, l’agriculture et la formation de spécialistes. Il prévoit d’examiner plusieurs pistes de coopération, parmi lesquelles les unités flottantes de production électrique.

Rosatom a, de son côté, évoqué des discussions avancées avec plusieurs pays africains, dont le Togo, autour de cette technologie. Ces déclarations ne doivent cependant pas être assimilées à la conclusion d’un contrat de construction ou à la mise en place d’un financement. Le document rendu public par les autorités togolaises ne constitue pas l’annonce d’une centrale déjà programmée et financée. À ce stade, il s’agit d’un cadre de coopération dont les suites concrètes restent à préciser.

Moscou a également annoncé la prolongation jusqu’en 2029 de son programme de coopération sanitaire avec les pays africains. Selon les chiffres présentés par les autorités russes, quinze laboratoires mobiles de lutte contre les épidémies ont été remis à huit États africains et environ 450 spécialistes ont bénéficié de formations. Ces initiatives peuvent répondre à des besoins réels, mais leur portée doit être appréciée à partir de résultats mesurables : budgets mobilisés, équipements effectivement opérationnels, pays bénéficiaires et objectifs sanitaires atteints.

La Russie a par ailleurs annoncé vouloir développer l’accueil des étudiants africains dans ses universités. Là encore, l’intérêt de cette coopération ne fait pas disparaître la nécessité d’en mesurer les résultats : nombre de bourses effectivement attribuées, conditions d’accueil, formations proposées et débouchés professionnels.

Sans distinction claire entre programmes prolongés, intentions de coopération, mémorandums et investissements effectivement financés, le bilan risque d’entretenir une confusion entre activité diplomatique et réalisations économiques.

L’image de partenaire respectueux des peuples africains que Moscou cherche à promouvoir se heurte au dossier des ressortissants africains recrutés pour combattre en Ukraine. Le 27 octobre, à la veille du sommet, les sections africaines d’Amnesty International ont adressé une lettre ouverte aux dirigeants présents à Moscou pour leur demander d’interpeller les autorités russes sur ces pratiques.

L’organisation dénonce des recrutements fondés sur des promesses trompeuses, des pressions ou des formes de coercition. Elle indique notamment que certaines personnes sont attirées par des offres d’emploi civil avant de se retrouver engagées dans les forces armées russes. Amnesty estime que de nombreux cas documentés peuvent relever de la traite des personnes.

Ces accusations sont suffisamment graves pour justifier des demandes d’explications et des enquêtes indépendantes. Elles ne permettent toutefois pas d’affirmer que tous les ressortissants africains engagés dans les forces russes ont été recrutés dans les mêmes circonstances. Il importe de distinguer les engagements volontaires, les recrutements trompeurs et les situations de contrainte, sans minimiser la gravité des cas documentés.

Au Kenya, le Daily Nation rapportait le 21 octobre des chiffres communiqués au Parlement le 8 octobre par le ministre des Affaires étrangères, Musalia Mudavadi. Le gouvernement avait alors recensé 354 ressortissants kényans liés au conflit, dont 84 morts ou portés disparus et 62 rapatriés. Les autorités faisaient également état de cinq prisonniers de guerre confirmés en Ukraine.

Ces données ne permettent pas de déterminer les circonstances individuelles de chaque recrutement. Elles soulignent néanmoins l’ampleur des préoccupations auxquelles les autorités kényanes sont confrontées. Le gouvernement a indiqué travailler par les voies diplomatiques pour localiser les ressortissants concernés, obtenir des informations sur les disparus et faciliter le retour de ceux qui peuvent quitter le conflit.

La situation appelle des réponses concrètes de la part des autorités russes : accès consulaire aux ressortissants concernés, communication sur leur statut militaire, informations aux familles et coopération avec les démarches de retour. Des enquêtes sur les réseaux de recrutement et sur les éventuelles responsabilités de leurs intermédiaires sont également nécessaires.

À la clôture du sommet, les documents publics disponibles ne font pas apparaître d’engagement collectif détaillé fixant un calendrier ou un mécanisme de rapatriement des ressortissants africains concernés. Cette absence dans les textes publiés ne permet pas d’exclure des discussions bilatérales ou confidentielles. Elle montre néanmoins que la question ne figure pas parmi les résultats publics les plus visibles du rendez-vous.

Les familles, elles, attendent des réponses concrètes : retrouver les disparus, connaître le sort de leurs proches et organiser le retour des personnes concernées. Derrière les déclarations diplomatiques, il y a des vies humaines et des responsabilités qui ne peuvent être reléguées au second plan.

C’est là que se situe l’une des principales limites politiques de ce sommet. Moscou a obtenu une tribune pour défendre sa conception de l’ordre international et promouvoir un partenariat présenté comme mutuellement bénéfique. Il lui reste à démontrer que l’écoute accordée aux États africains s’étend également aux demandes qui mettent en cause ses propres pratiques.

Pour un Sénégal attaché à sa liberté de choix et à une diplomatie fondée sur la souveraineté, la qualité d’un partenaire ne se mesure pas seulement à ses déclarations ou au nombre d’accords signés. Elle se juge aussi à sa capacité à respecter les principes qu’il revendique et à répondre aux questions difficiles que lui adressent ses partenaires.

Malickoum, journaliste Africa Mag

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