L’histoire politique de nombreux pays nous enseigne une leçon simple : aucun homme, aussi brillant soit-il, ne devrait disposer de trop de pouvoir. Pourtant, au Sénégal, notre système institutionnel continue de placer le président de la République au centre de tout, au point d’en faire l’acteur quasi exclusif de la vie politique nationale.
Sur les plans économique, militaire ou technologique, le Sénégal n’est évidemment pas comparable aux États-Unis. Pourtant, un paradoxe mérite d’être souligné : le président sénégalais bénéficie de pouvoirs et de privilèges constitutionnels qui, dans certains domaines, dépassent ceux accordés au président américain.
C’est là que réside le véritable danger de l’hyper-présidentialisme.
Lorsqu’un homme accède à la magistrature suprême, il est progressivement enfermé dans une bulle. Jour après jour, il entend les mêmes formules : « Oui, Monsieur le Président », « Vous avez raison, Monsieur le Président », « Excellente décision, Monsieur le Président ». Peu à peu, la contradiction disparaît. Plus personne n’ose dire non. Plus personne n’a le courage de lui rappeler certaines vérités.
Son entourage devient un filtre. Les mauvaises nouvelles sont atténuées. Les critiques sont écartées. Les alertes sont minimisées. Le chef de l’État finit alors par perdre le contact direct avec les réalités quotidiennes de la population.
Le protocole présidentiel, censé protéger la fonction, contribue souvent à cet isolement. Les déplacements sont organisés, les rencontres sélectionnées, les échanges encadrés. Le président ne voit plus le pays tel qu’il est réellement, mais tel qu’on souhaite lui montrer.
À mesure que son pouvoir grandit, un sentiment de supériorité peut s’installer. Il finit parfois par croire qu’il n’a de comptes à rendre à personne. Les décrets deviennent des instruments de pouvoir quasi absolus. Les forces de défense et de sécurité sont placées sous son autorité. Les institutions censées constituer des contre-pouvoirs s’affaiblissent.
C’est ainsi que naît l’illusion de l’infaillibilité.
Le président commence alors à penser qu’il est au-dessus des critiques, au-dessus de son parti, parfois même au-dessus du peuple qui l’a élu. Les anciens compagnons de lutte deviennent encombrants. Les militants de la première heure sont oubliés. Les conseillers sincères sont remplacés par des courtisans. Et, phénomène souvent observé, les anciens adversaires politiques deviennent soudainement les nouveaux alliés du pouvoir.
Cette dérive n’est pas nécessairement le produit de la mauvaise foi ou de la méchanceté d’un homme. Elle est avant tout la conséquence logique d’un système institutionnel qui concentre trop de pouvoirs entre les mains d’une seule personne.
Voilà pourquoi la question n’est pas de savoir qui est président aujourd’hui ou qui le sera demain. La véritable question est celle des institutions.
Il est temps de diminuer drastiquement les pouvoirs du président de la République.
Il est temps de renforcer les prérogatives du Premier ministre afin de mieux équilibrer l’exécutif.
Il est temps de donner davantage de pouvoir de contrôle à l’Assemblée nationale afin qu’elle joue pleinement son rôle de représentation du peuple.
Il est temps de garantir une indépendance réelle de la justice afin qu’elle puisse agir sans pression politique.
Une démocratie solide ne repose pas sur la vertu supposée d’un dirigeant. Elle repose sur des institutions suffisamment fortes pour empêcher les abus, quels que soient les hommes qui les dirigent.
Tant que le Sénégal continuera à fonctionner sous le régime de l’hyper-présidentialisme, les mêmes causes produiront les mêmes effets. Les présidents passeront, mais les dérives demeureront.
L’avenir démocratique du Sénégal exige moins d’hommes providentiels et davantage de contre-pouvoirs.
Car la souveraineté n’appartient ni à un président, ni à un parti, ni à une administration.
Elle appartient au peuple.
