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Sénégal, pourquoi c’était mieux avant – Par Bass Ndoye

« Aujourd’hui la censure a changé de visage. Ce n’est plus le manque qui agit, mais l’abondance. Sous l’avalanche ininterrompue d’informations insignifiantes, plus personne ne sait où puiser les informations intéressantes. En diffusant à la tonne toutes sortes de musiques similaires, les producteurs de disques empêchent l’émergence de nouveaux courants musicaux. En sortant des milliers de livres par mois, les éditeurs empêchent l’émergence de nouveaux courants littéraires (…) La profusion d’insipidités identiques bloque la création originale (…) Si bien qu’on en arrive à ce paradoxe : plus il y a de chaînes de télévision, de radios, de journaux, de supports médiatiques, moins il y a diversité de création. La grisaille se répand. » Bernard Werber

L’abondance peut-elle nuire ? La quantité est-elle l’ennemi de la qualité ? On est tenté de répondre par l’affirmative à ces deux questions à travers l’évolution de notre pays, le Sénégal, au fil des années. Remontons, pour commencer, au temps où il n’y avait que l’ORTS. C’est une époque où la chaîne nationale disposait de grands journalistes, formés à la bonne école. Même si ses heures de diffusion étaient limitées, la qualité de certains de ses programmes de la veille nous faisait attendre impatiemment ceux du lendemain. Maintenant, la diversité dans le paysage de l’audiovisuel – à part quelques rares exceptions – n’a apporté que plus de divertissements, voire d’abêtissement : Dakar ne dort pas, After Works, Oscars des vacances, voyance en direct, certaines séries sénégalaises, etc. sont presque toutes des poubelles nuisibles à quiconque voudrait cultiver son esprit et affiner son intelligence.

Malgré le développement des TICS, avec les moyens sophistiqués qu’elles ont mis à notre disposition, on doute plus que jamais de la qualité de l’information et la fiabilité de ses sources. Les causes sont entre autres : le diktat de l’immédiateté, la ruée vers le « buzz » et vers un nombre de vus toujours plus élevé et l’augmentation du nombre de citoyens sans aucune formation, qui s’improvisent journalistes. Dès lors, les procès en diffamation montent en flèche dans le pays et les règlements de compte par médias interposés sont légion. Le développement des moyens de communication a été aussi parmi les facteurs à l’origine de ce que Gilles Lipovetsky appelle l’ère du vide dans son œuvre éponyme : cette période de règne de l’égoïsme, où l’autolâtrie devient une philosophie de vie – au détriment de certaines valeurs ayant jusque-là contribué à fluidifier des rapports sociaux ; cette période où les gens aiment à se filmer pour se voir et à s’enregistrer pour s’entendre parler. Ce qui n’est pas sans rapport avec la « culture » du sextape, lomotif, qui prend de l’ampleur de notre société.

Il y a quelques années, on n’avait que deux troupes théâtrales, en l’occurrence Jamonoy Tey et Daraay Kocc – du moins les deux les plus connues -, mais nous avions droit à des scénarios réfléchis, instructifs et très bien ficelés, joués par des artistes de talent et de grande envergure. La pléthore de troupes théâtrales, d’artistes et d’acteurs de tous poils que nous voyons désormais semble avoir pour vocation de produire plus de distraction que d’éducation : séries quotidiennes, hebdomadaires…interminables, sans queue ni tête, artistes vulgaires et insolents. Pour ces derniers, prêts à jouer tous les rôles, même les plus salaces, leur médiocrité n’a d’égal que leur désir de percer et de se faire un nom, fut-ce pour les mauvaises raisons. Ils nous ont juste fait tomber de Charybde en Scylla, en nous tirant du purgatoire des novelas pour nous plonger dans l’enfer des téléfilms locaux.

On n’avait que quelques orchestres : Touré Kunda, Super Jamono, Super Étoile, Xalam 2 et j’en passe, mais nos musiciens se faisaient beaucoup entendre et remarquer au-delà des nos frontières, surtout lors de quelques-uns des plus grands festivals de musique au monde. Ils étaient même parfois auréolés de disques d’or et d’autres distinctions. Maintenant, à part les rescapés de cette période « glorieuse » et de cette génération talentueuse, le paysage musical est rempli de folkloristes, dont l’objectif ultime est de remplir le Grand théâtre ; objectif au demeurant qu’une petite minorité d’entre eux parvient à atteindre. La voix de ces musiciens ne porte pas au-delà de la Gambie, du Mali et de la Mauritanie.

Il fut un temps où il n’y avait dans le pays que l’Université de Dakar, et des années plus tard celle de Saint-Louis. Mais, malgré les perturbations qui pouvaient de temps à autre entacher certaines années académiques, celles-ci produisaient encore de très bons étudiants qui vouaient un grand respect à leurs enseignants. Maintenant, malgré l’existence d’établissements d’enseignement supérieur supplémentaires, dont l’université virtuelle du Sénégal – dont le nombre grandissant de problèmes sont très réels, visibles à l’œil nu pour quiconque y jette un regard attentif -, la baisse de niveau s’est généralisée et les effectifs sont devenus pléthoriques. Ce qui, combiné à d’autres facteurs, n’est pas sans déteindre sur le comportement des étudiants, dont certains devenus très violents envers les autres étudiants et trop irrespectueux envers leurs professeurs. Cette violence et ce manque de respect semblent même s’exporter vers certains lycées et collèges.

Presque tout le monde a maintenant Google à portée de main pour consulter un article, vérifier une règle grammaticale, l’orthographe d’un mot, l’auteur d’une citation, etc., mais nous n’avons toujours pas publié de livres à la dimension d’Une si longue lettre de Mariama Bâ, de Nations nègres et culture de Cheikh Anta Diop ou de L’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, bien qu’il existe des écrivains de talent dans notre pays.

Il y a quelques années, le Sénégal ne comptait que quelques formations politiques, dont les plus connues étaient sans doute le PS et le PDS, mais nous disposions de politiciens charismatiques, respectables et respectueux avec des programmes plus ou moins clairvoyants. Maintenant qu’on a des centaines de mouvements politiques ou d’humeur, nous avons du mal à distinguer les uns des autres, tant leurs discours et actes sont similaires. Ils semblent en panne d’idées. Par conséquent, ils pataugent dans la mare politique de bas étage et de bas étiage, en commençant par le parti au pouvoir. De plus, il était rare pour ne pas dire inexistant, sous Senghor ou Abdou Diouf par exemple, de voir certains élus du peuple se comporter à l’Assemblée nationale d’une façon si outrancière comme le font actuellement certains (dés)honorables députés. Ne parlons même pas de l’existence de député trafiquant de faux billets.

Notre championnat national a produit de très grands footballeurs de la trempe de Roger Mendy, Oumar Gueye Sène, Bocandé, Thierno Youm, Cheikh Seck, Boubacar Sarr Locotte, etc. Ces derniers – avec d’autres joueurs locaux – ont constitué l’ossature de l’équipe nationale de football pendant longtemps. Ils ont éclaboussé de leur talent certains grands championnats étrangers. Maintenant, malgré l’existence plusieurs de centres de formation dans le pays – à part quelques exceptions -, nous ne disposons plus de footballeurs ayant leur niveau et un grand nombre de nos internationaux sont produits à l’étranger, ce qui n’est pas mal en soi.

La liste est longue des domaines où nous avons régressé. Il en existe toutefois d’autres où on l’on semble avoir mieux fait que par le passé, mais on peut les compter sur le bout des doigts. Et ce sont généralement des percées individuelles, contrairement aux certaines réussites qui étaient plus collectives dans certains domaines par le passé. Comparaison n’est pas raison certes, mais on peut s’inspirer de ce qu’il y a eu de meilleur autrefois pour mieux rebondir dans l’avenir, surtout quand le présent ne fait plus rêver.

En définitive, on ne peut que se poser un certain nombre de questions : pourquoi la grisaille s’est-elle répandue presque un peu partout dans le pays ? Pourquoi sommes-nous tombés si bas dans bien des domaines ? Pourquoi était-ce mieux avant malgré le développement des moyens techniques et des ressources humaines de qualité dans le pays et dans la diaspora ? Avançons-nous à reculons ? Les nouvelles technologies, grâce auxquelles nous avons, à portée de clic, maintes réponses à beaucoup de nos questions, ont-t-il engourdi nos esprits par le mauvais usage qu’on en fait ? L’absence de filtres et de sélection dans plusieurs secteurs est-elle à l’origine de la médiocrité qui y sévit ? L’effondrement de nos valeurs a-t-il de si graves impacts sur nos compétences ? L’agonie de notre système éducatif a-t-elle été la responsable de toute cette situation ? La politisation de presque toutes les sphères de la société, l’absence de vision des différents gouvernements qui se sont succédé au pouvoir depuis la déclaration des indépendances officielles, la forte poussée démographique, l’impréparation face aux nouveaux défis lancés par la mondialisation, la piètre qualité de plusieurs de nos dirigeants, le tiraillement entre l’attrait du vice importé et la résistance des vertus anciennes – pour reprendre le mots de Mariama Bâ dans Une si longue lettre – ont-ils eu un impact aussi négatif sur nous? Certains objecteront sans doute que ces phénomènes cités n’existent pas seulement dans notre pays. Mais essayant de répondre à ces questions et en faisant une autocritique sans complaisance, peut-être aura-t-on un début de solution. D’autres diront aussi que je suis nostalgique, mais quand le présent ne semble plus répondre à notre recherche de grandeur, nous avons tendance à nous réfugier dans notre passé glorieux tout en essayant de ne pas fuir nos responsabilités. De plus – bien que je sois encore jeune-, comme le dit Amin Maalouf dans Le naufrage des civilisations : « Tout être humai est tenté, en vieillissant, d’ériger le temps de sa jeunesse en âge d’or. »

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