Repenser les politiques de genre au Sénégal : « vers une approche inclusive », (Momar Guèye, chercheur)

Depuis plusieurs décennies, des organisations internationales comme les Nations Unies, la Banque mondiale ou UN Women ont développé des programmes visant spécifiquement les femmes.

Cela s’appuie sur un constat simple mais important : historiquement, les femmes ont moins accès aux ressources financières et productives, même si elles jouent un rôle central dans l’économie rurale et la sécurité alimentaire (FAO, 2011).

Soutenir les femmes, c’est donc aussi améliorer le bien-être des ménages et de la société dans son ensemble (Duflo, 2012 ; Banque mondiale, 2012).

Ces constats ont conduit à la mise en place d’approches ciblées, comme l’« autonomisation des femmes » et l’intégration du genre dans toutes les politiques publiques, ce que l’on appelle le gender mainstreaming.

Cette approche consiste à évaluer systématiquement l’impact des politiques sur les femmes et les hommes (ONU, 1997). Elle a été fortement encouragée lors de la Conférence mondiale sur les femmes à Pékin en 1995, qui a invité les gouvernements à intégrer le genre dans toutes leurs décisions.

Mais ces politiques ont parfois des effets inattendus. En ciblant principalement les femmes, certains programmes peuvent négliger les besoins des hommes et des garçons, notamment en matière de scolarité et d’emploi (Chant, 2008). Parfois, le discours de l’« empowerment » simplifie des relations de genre complexes et peut créer des tensions dans certaines communautés (Cornwall, 2016 ; Kabeer, 1994).

Pour autant, ces initiatives ont produit des résultats positifs. Les femmes bénéficient désormais de nombreux programmes sociaux, comme la microfinance ou les transferts sociaux, et ces aides améliorent souvent le bien-être des ménages (Molyneux, 2006). Mais ces programmes ont aussi mis en lumière des difficultés pour les garçons et jeunes hommes, comme le décrochage scolaire ou la difficulté d’insertion professionnelle, donnant lieu à ce que certains chercheurs appellent la « boy crisis » (UNESCO, 2020 ; Kimmel, 2008).

Il est essentiel de comprendre que les politiques de genre et le féminisme ne sont pas exactement la même chose. Le féminisme est un mouvement qui lutte contre les discriminations et l’oppression liées au genre (bell hooks, 2000), avec des courants variés, du féminisme libéral au féminisme intersectionnel, et même des perspectives africaines adaptées aux contextes locaux (Crenshaw, 1991 ; Oyěwùmí, 1997).

Le vrai défi pour les pays en développement est donc de corriger les inégalités historiques sans créer de nouvelles injustices. Les politiques de développement doivent viser à offrir des opportunités et des libertés à tous, femmes et hommes (Sen, 1999). Aujourd’hui, de nombreuses organisations internationales considèrent qu’il est nécessaire d’inclure les hommes dans les stratégies de développement pour atteindre une égalité réelle (Banque mondiale, 2016 ; Kabeer, 2016).

Dans le domaine de la microfinance, de l’entrepreneuriat ou du soutien aux activités rurales, les femmes restent souvent prioritaires, car elles ont historiquement plus de difficultés à accéder au crédit et aux ressources (Banque mondiale, 2012). Les résultats sont encourageants : les prêts aux femmes ont souvent un impact positif sur le bien-être des ménages et affichent de bons taux de remboursement (Yunus, 2007). Cependant, cette focalisation sur les femmes peut donner l’impression d’exclure certains groupes vulnérables, notamment les hommes et les jeunes garçons (Chant, 2008 ; Cornwall, 2016).

Dans le secteur de l’éducation, la promotion de la scolarisation des filles a permis de réduire les écarts entre filles et garçons (UNESCO, 2020). Mais les politiques doivent désormais également tenir compte du décrochage scolaire des garçons. De manière générale, le débat sur l’égalité de genre ne doit pas être réduit à une opposition femmes-hommes. Il concerne surtout la conception des programmes, souvent définis à l’international et parfois peu adaptés aux réalités locales (Cornwall, 2016). Dans certaines communautés, les jeunes hommes sont très vulnérables : chômage élevé, accès limité aux programmes sociaux et marginalisation (OIT, 2020). Les politiques de genre doivent donc inclure ces réalités pour être efficaces et équitables (Kabeer, 2016).

Les grandes orientations du développement sont fixées par des bailleurs comme la Banque mondiale, les Nations Unies ou l’Union européenne, qui intègrent l’égalité de genre depuis les années 1990, notamment à travers les Objectifs de Développement Durable (ONU, 2015). Les projets doivent démontrer leur impact sur les femmes ou les filles, par le biais de quotas, de formations ou de programmes d’autonomisation. Les ONG qui mettent en œuvre ces projets s’alignent sur ces directives, privilégiant l’entrepreneuriat féminin, l’éducation des filles et les groupements de femmes (Cornwall, 2016 ; Kabeer, 2016).

Au Sénégal, l’État, à travers le Ministère de la Femme, de la Famille et de la Protection des Enfants, et les mouvements féministes locaux soutiennent l’autonomisation économique et sociale des femmes (Kabeer, 2016). Ces efforts ont amélioré l’accès au financement, la scolarisation des filles et la participation des femmes à l’économie (Banque mondiale, 2012). Mais certains hommes ressentent un sentiment d’injustice ou de marginalisation (Cornwall, 2016). Sans prise en compte des vulnérabilités des deux sexes, le risque de tensions sociales et de rejet des programmes est réel (Chant, 2008).

La prochaine étape des politiques de genre consiste donc à adopter une approche équilibrée et inclusive. Corriger les inégalités historiques subies par les femmes tout en prenant en compte les difficultés spécifiques des hommes et des garçons — chômage, décrochage scolaire, migration — permettra de renforcer l’efficacité sociale et économique des interventions, tout en favorisant la cohésion et l’équité au sein des communautés (Kabeer, 2016 ; Chant, 2008).

Dans de nombreux pays africains, certaines vulnérabilités masculines restent insuffisamment traitées, souvent perçues comme des questions générales de jeunesse plutôt que des enjeux de genre (UNESCO, 2020 ; OIT, 2020 ; Chant, 2008). Il est donc important de distinguer les objectifs du féminisme, visant l’égalité hommes-femmes, de l’application opérationnelle des programmes, où la priorité donnée aux femmes résulte de la recherche de résultats mesurables (Tong, 2009 ; Kabeer, 2016).

Au Sénégal, dépasser une approche exclusivement centrée sur les femmes pour adopter une perspective gender-inclusive est désormais un impératif. Cela implique de combiner les programmes corrigeant les inégalités historiques des femmes avec des initiatives ciblant les hommes et les garçons, comme la lutte contre le décrochage scolaire masculin, l’insertion économique des jeunes hommes et le soutien aux familles et aux communautés entières (UNESCO, 2020 ; OIT, 2020 ; Kabeer, 2016 ; Chant, 2008). Cette approche équilibrée favorise la cohésion sociale, réduit les tensions entre genres et maximise l’impact des politiques de développement.

Par Momar Guèye, chercheur et acteur de la recherche et du développement durable, bénéficiaire du programme UNITAFRICA

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