QR codes, enfants talibés et responsabilité publique : je partage le constat, mais je ne partage pas entièrement la solution.
L’analyse de Dr Khalia Haydara, enseignante-chercheuse à l’UCAD, mérite d’être prise au sérieux, notamment lorsqu’elle souligne la capacité d’adaptation de la mendicité organisée. Le passage de la main tendue au QR code révèle effectivement quelque chose de profondément préoccupant : même les transformations technologiques de notre société peuvent être absorbées par des mécanismes d’exploitation qui, eux, demeurent inchangés.
Cependant, je voudrais exprimer un désaccord sur un point essentiel : nous ne devons pas réduire la question des enfants talibés à celle de l’application des lois ou au contrôle des daaras. Le problème est beaucoup plus profond.
Car derrière l’enfant qui mendie, il existe souvent tout un système de causalités, si on peut l’appelerainsi : pauvreté des familles, précarité économique, absence d’infrastructures éducatives suffisantes, éloignement entre certaines familles et les structures d’enseignement coranique, insuffisance du contrôle de l’État, mais aussi parfois instrumentalisation de la religion à des fins économiques.
Le véritable enjeu n’est donc pas simplement de savoir comment retirer l’enfant de la rue. Il faut surtout se demander : que faisons-nous de lui après l’avoir retiré ?
Si nous retirons un enfant de la rue sans reconstruire son environnement familial, éducatif et social, nous ne supprimons pas le problème ; nous le déplaçons.
Je suis donc favorable à une politique beaucoup plus globale.
Premièrement, il faut distinguer l’enseignement coranique de l’exploitation de l’enfant. Il serait intellectuellement dangereux de confondre daara et mendicité. Un daara peut être un espace de transmission du savoir religieux, de discipline et de formation morale. Ce qui doit être combattu, ce n’est pas l’enseignement coranique, mais toute pratique qui porte atteinte à la dignité, à l’intégrité et aux droits fondamentaux de l’enfant à mon avis.
Deuxièmement, nous pouvons dire que l’État doit instaurer un véritable système d’agrément et de contrôle des daaras. Chaque établissement devrait être enregistré, localisé et régulièrement inspecté. Chaque enfant devrait être identifié et suivi. Les responsables qui maltraitent, exploitent ou organisent la mendicité des enfants doivent répondre de leurs actes.
Mais le contrôle doit être accompagné de moyens. Sinon on pourrait plus l’appeler contrôle.
Troisièmement, il faut professionnaliser et financer les daaras. Bien vrai, qu’ils existent des programmes d’accompagnement pour les Daaras mais pourquoi ne pas créer un véritable programme national rigoureux d’accompagnement des daaras respectueux des enfants ? L’État pourrait soutenir les établissements conformes à un cahier des charges précis : sécurité, hygiène, alimentation, logement décent, encadrement pédagogique et interdiction absolue de la mendicité forcée. Cela est-il possible dans un pays en déficit de moyens; j’essaie d’ignorer cette tâche.
Quatrièmement, il faut développer les daaras de proximité et l’externat. L’enfant pourrait apprendre le Coran tout en restant auprès de sa famille. Cette solution permettrait de préserver la transmission religieuse tout en réduisant considérablement l’exposition des enfants aux réseaux de mendicité et aux différentes formes de violence.
Cinquièmement, il faut s’attaquer à la pauvreté des familles. On ne peut pas demander éternellement à des parents démunis de résoudre seuls un problème dont les causes sont aussi économiques. Des mécanismes d’aide sociale, de cantines scolaires, de bourses familiales, de formation professionnelle et d’insertion économique peuvent contribuer à réduire la vulnérabilité qui pousse certaines familles à confier leurs enfants à des structures éloignées.
Sixièmement, la lutte doit être transfrontalière. Puisque certains enfants viennent des pays voisins, le Sénégal doit travailler avec les États de la sous-région pour identifier les enfants, retrouver leurs familles et organiser leur retour dans des conditions dignes et sécurisées.
Pour ne pas conclure, concernant les QR codes, je pense qu’il faut être particulièrement vigilant. Le problème n’est pas le QR code en lui-même. Le QR code n’est qu’un instrument. Le véritable problème réside dans la personne qui contrôle cet instrument, dans la destination de l’argent et dans le système qui utilise la vulnérabilité d’un enfant pour générer des revenus.
Autrement dit, si nous interdisons aujourd’hui le QR code mais que nous laissons intact le système qui exploite l’enfant, demain ce système trouvera simplement une autre technologie.
C’est pourquoi je dirais que l’innovation technologique ne constitue pas le problème ; elle révèle plutôt la capacité d’adaptation d’un problème ancien.
La question fondamentale est alors celle-ci : voulons-nous simplement retirer les enfants de la rue ou voulons-nous construire une société dans laquelle aucun enfant n’aura besoin d’y être envoyé ?
Pour ma part, je choisis la seconde voie. Oui !
Car une politique publique digne de ce nom ne doit pas seulement arracher l’enfant à la rue ; elle doit arracher la rue à l’enfant.
Et cela suppose non seulement la force de la loi, mais aussi la force de l’éducation, de la protection sociale, de la responsabilité familiale, de la régulation des daaras et surtout une véritable volonté politique.
L’enfant ne doit jamais être le prix que la société accepte de payer pour préserver ses contradictions.
Dr, avec tout mon respect et ma reconnaissance.
SÉNE Mamadou Moustapha est un élève-maître au CRFPE de Kaffrine et étudiant au département de philosophie.
