Protéger la Constitution et la Démocratie*

Le contractualisme fait de l’État une institution rationnelle au service de tous les associés. En tant que tel, son fonctionnement se doit d’être également rationnel pour le bien commun. Pour autant, il n’est pas exclu qu’un État même démocratique bascule dans un fonctionnement irrationnel, notamment lorsqu’un individu et/ou un groupe d’individus au comportement irrationnel s’emparent des leviers de cet État.

C’est visiblement ce qui est arrivé au Sénégal avec les évènements survenus au cours de ces dernières années. Le recours, in fine, à la violence ces derniers années a montré que c’est au travers de telles conjonctures que l’on se rend compte véritablement de l’importance pour un État de se doter d’institutions qui soient à la fois justes, robustes et fonctionnelles, comme gage d’efficacité et de stabilité.

La mémoire historique est là pour nous rappeler les pires horreurs issues des crises politiques et institutionnelles traversées par notre pays. C’est le cas de la crise institutionnelle de Mai 1963 avec ses nombreux morts et arrestations ; une dizaine de morts en janvier et février 2012 après l’annonce de la candidature du président Abdoulaye Wade à un troisième mandat ; 14 morts en mars 2021 suite à l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko ; les manifestations du juin 2023 avec 23 morts ont également failli faire basculer le pays dans le chaos.

Ce qui précède montre que si, a contrario et par malheur, le comportement irrationnel des dirigeants d’un État coïncidait avec des institutions fragiles, corrompues et dysfonctionnelles, la catastrophe serait non seulement inévitable mais elle serait complète.

Certes, ces événements ont montré la vulnérabilité de notre démocratie. Mais, en même temps, ils auront permis de se rendre à la nette évidence que la démocratie Sénégalaise avait les moyens nécessaires pouvant lui permettre de faire face à toute épreuve, grâce justement à des institutions dont on a pu mesurer la robustesse ainsi que l’efficacité.

Mais aujourd’hui notre démocratie est confrontée encore à de nouveaux défis qui menacent même son -existence. Celles-ci proviennent de sa classe politique qui pourtant joue un rôle décisif dans la démocratie. Et, la volonté de vouloir reporter les élections de février 2024 dénote d’un certain électoralisme qui caractérise une certaine frange de notre classe politique.

L’électoralisme caractérise de manière péjorative une orientation démagogique de la politique à l’approche d’une élection. Mamadou Dia ancien Président de Conseil dénonçait déjà ce fait en 1989 en ces termes : « plus que l’acharnement à participer coute que coute à toutes les élections, l’électoralisme est ce mal qui détourne l’opposition sénégalaise de sa mission naturelle, qui le confine dans le domaine de la politique à ras de sol ( pour ne pas dire politique politicienne) et l’éloigne ainsi de ses responsabilités quotidiennes face aux problèmes concrets et qui assaillent les masses populaires et qui sont les motifs mêmes de la lutte pour le changement ».

Ainsi la notion d’éthique est si souvent malmenée par certains politiciens qui considèrent l’action politique à tort comme l’art de manipuler les institutions, les militants et les populations alors qu’elle devrait être l’art de les servir.

Certes, il est tout à fait raisonnable de défendre l’idée que tel ou tel autre homme politique est le mieux placé pour faire face aux défis de l’heure. Mais serait-il pour autant un irréfutable et irremplaçable et, pour emprunter l’expression du Pr Mary Teuw Niane, « Moïse descendu du Mont Sinaï avec les Tables de la Loi entre les mains ? »

Au-delà des partis politiques ; l’implication du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif posent problème. Cela a créé et continu encore de créer dans notre pays une tension entre les trois pouvoirs. Ce qui dénote d’un certain dysfonctionnement institutionnel qui n’aurait pas eu si chacun des pouvoirs exerce son rôle constitutionnel.

Pour sauvegarder une démocratie véritable – et pour assurer le délicat équilibre entre ses éléments, Il faut que ces trois pouvoirs interagissent et jouent correctement leur rôle. Celui-ci consiste, pour chacun, à veiller à ce que tous les autres pouvoirs de l’État agissent dans le cadre de la loi afin de préserver l’État de droit dans notre pays. Les pouvoirs de l’État sont très étendus, mais la loi est plus élevée que nous tous. Il faut également que la classe politique électoraliste renoue avec une certaine conception aristotélicienne qui marie politique et éthique.

Nous devons assurer la continuité historique, les anciens ont rédigé les quelques belles pages de notre démocratie. Nous devons la sauvegarder et ne pas voir son existence comme un fait acquis. Nous devons lutter pour la conserver. Nous devons nous appuyer sur le passé tout en veillant à ce qu’il ait une continuité historique. Une fois écrits, les chapitres que nous rédigeons deviendront à leur tour des éléments du passé.
*Dr Tabouré AGNE
agnetaboure@yahoo.fr

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