Osons enfin changer le mode d’élection des députés
Le bras de fer entre l’Exécutif et le Législatif ne se résume pas à une simple querelle politique. Il pose une question de fond : quelle représentation nationale voulons-nous pour le Sénégal ?
Le pays traverse de lourdes difficultés économiques et sociales. La vie chère pèse sur les ménages, l’année universitaire est régulièrement perturbée, et les enseignants, les médecins et d’autres corps de métier font entendre leurs revendications. Dans bien des territoires, les populations attendent des réponses concrètes. Pourtant, depuis l’arrivée de PASTEF au pouvoir, le débat public est trop souvent accaparé par les rapports de force entre institutions.
Il est temps de s’attaquer à la racine du problème.
Un député n’est pas le député d’un leader
Un député n’est pas élu pour servir un homme, un parti ou un appareil, mais pour représenter le peuple. Son mandat est national. Il vote les lois, contrôle le Gouvernement, évalue les politiques publiques, participe au débat budgétaire et porte les préoccupations de ses électeurs. Il doit aussi pouvoir interpeller l’Exécutif quand une politique va à l’encontre de l’intérêt général.
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Mais peut-on exiger de lui qu’il joue pleinement ce rôle si son avenir politique dépend davantage de sa place sur une liste que du jugement direct des citoyens de son territoire ? La question doit être posée sans tabou.
Sortir de la démocratie des listes
Notre système actuel combine des sièges attribués par département et des sièges issus d’une liste nationale. Cette architecture tend à éloigner le député du citoyen, alors qu’une démocratie moderne doit réduire cette distance.
Chaque électeur devrait pouvoir dire : « Voilà le député que j’ai choisi, celui qui porte ma voix et à qui je peux demander des comptes. » C’est ce lien direct entre l’électeur et l’élu qu’il faut renforcer. Un député qui doit régulièrement se présenter devant les électeurs de son territoire n’a pas la même responsabilité qu’un député dont la carrière dépend de son rang sur une liste.
S’inspirer des expériences étrangères
Il ne s’agit pas de copier aveuglément un modèle étranger, mais d’étudier les expériences qui rapprochent l’élu de son territoire tout en garantissant une représentation proportionnelle des forces politiques.
L’Allemagne offre une piste intéressante. Son système associe élection territoriale et proportionnelle : chaque électeur dispose de deux voix, l’une pour un candidat de sa circonscription, l’autre pour un parti. La composition du Bundestag dépend principalement de la seconde voix, tandis que les circonscriptions assurent l’ancrage territorial. Pourquoi le Sénégal ne réfléchirait-il pas à un modèle adapté à sa propre réalité ?
Ouvrir le débat : un député d’abord élu par son territoire
Je propose d’engager une réflexion sérieuse sur un système reposant sur cinq principes :
Faire de chaque département une véritable circonscription, afin que les citoyens choisissent directement leurs représentants.
Obliger le candidat à présenter un projet. Il ne doit pas être un simple nom sur une liste, mais expliquer ce qu’il défendra au Parlement : emploi, éducation, santé, agriculture, infrastructures, décentralisation, sécurité, développement local et transparence budgétaire.
Rendre le député responsable devant ses électeurs. À intervalles réguliers, les citoyens doivent pouvoir faire le bilan de son action.
Préserver la proportionnelle. L’objectif n’est pas de supprimer le pluralisme, mais de garantir que le Parlement reflète le plus fidèlement possible la volonté des électeurs.
Rendre au Parlement sa fonction constitutionnelle : légiférer et contrôler. Un député ne doit être ni un soutien automatique de l’Exécutif parce qu’il est de la majorité, ni un opposant systématique parce qu’il est de l’opposition. Sa première fidélité va à la Constitution, à la République et au peuple.
Des députés, pas des porte-paroles d’appareils
Le sujet n’est pas seulement le nombre de députés, mais la qualité de la représentation nationale. Nous avons besoin de parlementaires capables de penser, de proposer, de contrôler, d’interroger, d’amender et, si nécessaire, de dire non. Dire non à son propre camp quand l’intérêt général l’exige n’est pas une trahison : c’est l’essence même du mandat parlementaire.
Un Parlement où l’on lève la main au signal de son camp n’a rien de démocratique. Le pluralisme n’a de sens que si les élus disposent d’une réelle capacité de réflexion et d’action.
Le Sénégal est mûr pour cette réforme
Notre pays a une longue tradition démocratique : des alternances, de grands débats institutionnels, des réformes constitutionnelles et des citoyens de plus en plus exigeants. Nous ne pouvons pas continuer à faire fonctionner notre démocratie avec les mêmes mécanismes au seul motif qu’ils existent depuis longtemps. Une démocratie vivante se réforme : elle corrige ses imperfections, rapproche les institutions des citoyens, renforce les contre-pouvoirs et améliore la qualité de sa représentation.
Posons donc la vraie question : pourquoi le Sénégal n’inventerait-il pas son propre modèle parlementaire, nourri des meilleures expériences internationales mais conçu pour ses réalités ? Un système où :
le citoyen choisit directement son député ;
chaque territoire est réellement représenté ;
la proportionnalité des suffrages est respectée ;
le député rend compte à ses électeurs ;
le Parlement contrôle véritablement l’Exécutif ;
l’élu est d’abord le représentant du peuple, avant d’être celui d’un appareil.
Avoir le courage de changer
Les tensions actuelles doivent nous servir de leçon. Nous pouvons continuer à gérer les crises au cas par cas, ou saisir ce moment pour poser les fondations d’une réforme plus profonde. Je choisis le débat de fond.
Il faut revoir le mode de scrutin, repenser la relation entre l’électeur et son député, renforcer l’ancrage territorial des parlementaires, garantir une représentation fidèle aux suffrages et, surtout, redonner au Parlement sa dignité institutionnelle.
Une République forte ne se construit pas avec des députés soumis aux appareils, mais avec des élus libres, responsables et redevables devant le peuple. Le Sénégal ne doit pas craindre de réformer sa démocratie, car une démocratie mature sait se remettre en question.
Le député doit tenir son mandat du peuple, non d’une dette envers un leader.
Ousmane Ben THIOYE
Conseiller Municipal à Gnith




