Rarement l’élection faîtière de l’Organisation internationale de la Francophonie aura suscité autant d’interrogations sur l’avenir politique de l’institution. Les candidatures se challengent dans les visions du rôle que la Francophonie entend jouer dans un espace truffé de crises sécuritaires, transitions politiques incertaines, tensions diplomatiques persistantes et remise en question croissante du multilatéralisme.
L’appétit continuel
Après huit ans de magistère, Louise Mushikiwabo garde l’appétit vif et sollicite un nouveau bail. Arrivée en 2018, en tant que première personnalité issue du Rwanda aux manettes d’une institution longtemps liée à ses équilibres historiques traditionnels, la rationalisation administrative dont elle a été l’architecte et sa volonté de modernisation fonctionnelle de l’organisation n’occultent pas trop la discrétion reprochée à la Francophonie sur plusieurs crises. Cette prudence, vue comme excessive de l’institution, la peint comme introvertie et politiquement moins affirmée.
La perspective d’un troisième mandat constitue un autre sujet de débat. Dans plusieurs capitales, africaines comme européennes, le renouvellement du leadership s’impose progressivement. Et certains États membres considèrent qu’une alternance offrirait un nouveau souffle à une organisation dont la visibilité et l’utilité interrogent.
Le panafricanisme francophone
Face à cette continuité, Juliana Lumumba incarne une autre Francophonie. Fille de Patrice Lumumba, légataire d’un héritage politique dont le symbolisme demeure considérable, elle discourt sur le rééquilibrage impératif des rapports au sein de l’espace francophone et sur une meilleure audibilité des voix du Sud qui fait écho aux courants panafricains. Aussi, suscite-t-elle, cela va de soi, des réserves, même si discrètes, dans plusieurs chancelleries européennes. Une rhétorique fortement associée aux rapports de domination hérités de l’histoire compliquerait diplomatiquement les nécessaires compromis au sein d’une organisation censée co-construire du consensus.
L’interstice européen
Autre candidature, celle roumaine acte une autre logique. Regardée avec intérêt par certains Européens, elle éviterait qu’une compétition rwando-congolaise ne fasse du scrutin francophone une autre adversité entre Kigali et Kinshasa. Ainsi cette option européenne, quoique diplomatiquement tue, neutraliserait les tensions à même de davantage fragiliser l’organisation.
Dr Coumba Bâ, la panacée salvatrice
Ministre conseillère à la Présidence mauritanienne, anciennement chargée de la Fonction publique, des Affaires africaines et de la Jeunesse, médecin de formation, moins directement associée aux présentes fractures géopolitiques, sa candidature serait la voie médiane contre toute polarisation excessive du scrutin.
L’option Mourabitoune est donc géopolitiquement singulière pour éviter que l’élection du prochain secrétaire général ne soit interprétée comme une extension de la crise qui mine la région des Grands Lacs. Dans un tel contexte, la capacité de l’organisation à assumer un rôle médiateur serait rapidement questionnée.
La France, avocate d’une Francophonie davantage engagée sur les enjeux politiques, la prévention des crises, la lutte contre la désinformation et la défense de l’espace francophone face aux phénomènes croissants de francophobie, se trouve elle-même confrontée à une équation délicate : comment promouvoir une organisation appelée à intervenir dans les processus de dialogue et d’apaisement, sans que sa direction ne soit perçue comme partie prenante, même indirectement, d’un conflit régional particulièrement sensible ?
C’est dans cet interstice interrogatif que s’inscrit la candidature mauritanienne.
Ce qui ne réduit nullement Dr Coumba Bâ à une candidate de compromis. Que non ! Son projet Accordant une importance capitale à la dimension politique de la Francophonie, son projet réaffirme les engagements issus de Bamako et de Saint-Boniface, défend le rôle de l’organisation dans l’accompagnement démocratique, la prévention des crises, la consolidation institutionnelle et la protection des libertés fondamentales et propose de renforcer les mécanismes d’alerte et de veille face aux crises politico-démocratiques. Son ambition se décline dans le dialogue, l’accompagnement et la persuasion et non dans la stigmatisation publique.
Ce paradigme fait le lit de sa campagne. Jugée discrète, elle surprend par des stratégies cavalières, expression, selon ses partisans, d’une tradition diplomatique mauritanienne fondée sur la retenue, la consultation et la quête patiente d’équilibres. Dans les enceintes multilatérales, où les soutiens se construisent souvent loin des tribunes médiatiques, cette discrétion constitue une ressource autant qu’un risque.
Lecture tridente
Sous ces candidatures, c’est in fine la nature même de la Francophonie qui est interrogée. Doit-elle privilégier la continuité institutionnelle, assumer une réaffirmation plus politique ou rechercher un rééquilibrage conciliant exigence démocratique, neutralité diplomatique et réforme organisationnelle ?
Dans leur devoir de trancher, les États membres décideront moins de quel profil choisir que de quelle Francophonie concevoir au XXIe siècle : espace d’affinités linguistiques ou acteur politique qui accompagne, sans s’y piéger, les crises.
Par Elimaan Mboyo
