Face à ce qu’il considère comme une banalisation des discours visant les étrangers au Sénégal, Boubacar Sèye, président-fondateur d’Horizon Sans Frontières, interpelle le chef de l’État Bassirou Diomaye Faye. Il l’appelle à prendre position pour préserver la cohésion sociale et défendre la « Téranga », tout en plaidant pour une politique migratoire ferme mais respectueuse de la dignité humaine.
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Monsieur le Président, le Sénégal est-il en train de perdre sa Téranga ? Quand les discours xénophobes menacent la cohésion sociale.
Il y a des silences qui deviennent inquiétants lorsqu’ils s’installent dans la durée.
Au Sénégal, nous assistons depuis quelque temps à une banalisation préoccupante de discours qui désignent l’étranger comme responsable de nos difficultés économiques, de notre chômage, de l’insécurité ou de la pression exercée sur nos services publics.
Il faut avoir le courage de le dire : nous sommes en train de jouer avec quelque chose de beaucoup plus dangereux qu’une simple polémique sur l’immigration. Nous jouons avec notre identité.
Monsieur le Président Bassirou Diomaye Faye, vous avez aujourd’hui une responsabilité historique : dire clairement où s’arrête le patriotisme et où commence la xénophobie.
Car aimer le Sénégal ne signifie pas détester celui qui n’est pas Sénégalais.
Défendre nos intérêts nationaux ne signifie pas humilier l’étranger.
Faire respecter nos lois ne signifie pas transformer les migrants en boucs émissaires.
Et lutter contre l’immigration irrégulière ne signifie certainement pas donner un permis de chasse à la xénophobie.
Le mauvais diagnostic produit toujours les mauvaises solutions
Il faut regarder la réalité en face.
Le Sénégal connaît des difficultés considérables : chômage des jeunes, manque d’opportunités économiques, précarité, pression sur certains services publics, déficit de logements, difficultés d’accès à l’emploi.
Mais est-ce véritablement l’étranger qui est responsable de tout cela ?
Non.
Le chômage d’un jeune Sénégalais n’est pas créé par le Guinéen qui travaille sur un chantier.
La crise du logement n’est pas créée par le Malien qui tient son commerce.
Les difficultés de notre système de santé ne sont pas provoquées par le Mauritanien qui vit et travaille parmi nous.
Nous devons avoir le courage de chercher les causes profondes de nos problèmes : qualité de la gouvernance, productivité économique, formation professionnelle, industrialisation, création d’emplois, aménagement du territoire et efficacité des politiques publiques.
Désigner l’étranger comme responsable de tout est peut-être politiquement facile. Mais c’est intellectuellement dangereux et économiquement inefficace.
Le Sénégalais de l’étranger doit aussi être dans notre miroir
Il existe une autre contradiction que nous devons regarder en face.
Des millions de Sénégalais vivent hors de nos frontières.
En Europe, en Amérique, dans les pays du Golfe, en Afrique et ailleurs, nos compatriotes travaillent, entreprennent, étudient et participent à la vie économique de leurs pays d’accueil.
Ils sont parfois confrontés eux-mêmes au racisme, aux discriminations et aux discours hostiles à l’immigration.
Alors posons-nous une question simple :
Que ressentirait un Sénégalais vivant à l’étranger si son pays d’accueil disait demain : « Les étrangers sont responsables de nos problèmes » ?
Nous ne pouvons pas dénoncer la xénophobie lorsqu’elle frappe nos compatriotes à l’étranger et la tolérer lorsqu’elle vise ceux qui vivent parmi nous.
La xénophobie est un boomerang.
Aujourd’hui, elle peut viser le Guinéen, le Malien ou le Mauritanien installé au Sénégal.
Demain, elle peut viser le Sénégalais vivant ailleurs.
La Téranga n’est pas une décoration
Nous parlons beaucoup de la Téranga.
Mais la Téranga ne peut pas être uniquement une belle image utilisée pour promouvoir le tourisme.
La Téranga est une responsabilité.
Elle signifie que nous pouvons accueillir l’autre tout en faisant respecter nos lois.
Elle signifie que nous pouvons contrôler nos frontières sans déshumaniser ceux qui les franchissent.
Elle signifie que nous pouvons combattre l’immigration irrégulière sans combattre l’immigré.
Voilà la nuance que nous devons absolument préserver.
Monsieur le Président, il faut maintenant parler
Je vous invite solennellement, Monsieur le Président, à prendre la parole sur cette question.
Pas pour défendre l’immigration irrégulière.
Pas pour nier les difficultés que peuvent provoquer certains phénomènes migratoires.
Mais pour rappeler une règle fondamentale de la République :
Au Sénégal, personne ne doit être persécuté, humilié ou désigné à la vindicte populaire simplement parce qu’il est étranger.
L’État doit être ferme.
Mais cette fermeté doit être républicaine, légale et proportionnée.
Nous devons lutter contre les réseaux criminels, la traite des personnes, l’exploitation des travailleurs, les trafics et toutes les formes d’immigration irrégulière.
Mais nous devons également lutter contre ceux qui utilisent la peur de l’étranger pour propager la haine.
Car les deux combats sont parfaitement compatibles.
Il faut créer un véritable pacte national contre la xénophobie
Je propose que le Sénégal engage un débat national sur la question.
Pourquoi ne pas créer un Observatoire national du racisme, de la xénophobie et des discours de haine ?
Pourquoi ne pas réunir autour d’une même table l’État, les collectivités territoriales, les universitaires, les organisations de défense des droits humains, les associations de migrants, les représentants religieux et la société civile ?
Pourquoi ne pas lancer une grande campagne nationale rappelant que la citoyenneté sénégalaise est une responsabilité, mais que la dignité humaine est universelle ?
Pourquoi ne pas intégrer davantage l’éducation à la tolérance, à la diversité et à la citoyenneté dans nos programmes scolaires ?
Ce sont là des investissements dans la paix sociale.
Attention à la pente glissante
L’histoire nous enseigne quelque chose de terrible : la haine commence rarement par la violence. Elle commence par les mots.
On commence par dire :
« Ils sont trop nombreux. »
Puis :
« Ils prennent nos emplois. »
Puis :
« Ils prennent nos logements. »
Puis :
« Ils sont responsables de notre insécurité. »
Et progressivement, une population entière est transformée en problème.
C’est ainsi que naissent les mécanismes de stigmatisation.
Nous devons donc agir avant que la parole ne se transforme en violence.
Monsieur le Président,
Le Sénégal n’a pas besoin d’une guerre des pauvres.
Il n’a pas besoin que Sénégalais et étrangers se regardent comme des adversaires.
Il a besoin d’un État fort, d’une économie productive, d’une justice sociale plus efficace et d’une politique migratoire cohérente.
Le véritable patriotisme ne consiste pas à chercher un étranger à détester. Il consiste à construire un pays dont nous n’avons pas besoin de défendre l’identité par la haine de l’autre.
Alors, Monsieur le Président Diomaye, une question mérite d’être posée avec gravité :
Quel Sénégal voulons-nous laisser à nos enfants ?
Un Sénégal où l’étranger est devenu un bouc émissaire ?
Ou un Sénégal qui sait protéger ses intérêts tout en restant fidèle à ce qui a fait sa singularité : la Téranga, le dialogue, la solidarité et le respect de la dignité humaine ?
Le choix est devant nous.
Et il appartient aussi à la plus haute autorité de l’État de donner le ton.
Parce qu’un pays ne perd pas son identité lorsqu’il accueille l’autre.
Il la perd lorsqu’il commence à avoir besoin de haïr l’autre pour se sentir lui-même.
Boubacar Sèye
Chercheur et consultant en migrations internationales
Président-Fondateur d’Horizon Sans Frontières
