L’économiste hétérodoxe Dr Seydou Bocoum et le géographe Dr Cheikh Gueye ont livré une contribution approfondie sur l’organisation de l’économie informelle au Sénégal, en prenant Touba comme cas d’étude. Leur analyse, qui s’appuie sur des travaux des universités Alioune Diop de Bambey et Cheikh Ahmadoul Khadim de Touba, met en évidence le rôle central du mouridisme.
Le Grand Magal, qui mobilise chaque année 5,1 millions de pèlerins, illustre ce fonctionnement. Transporteurs non déclarés, abattage de plus de 100 000 ruminants hors abattoirs contrôlés, hébergement solidaire sans contrat : l’essentiel des activités échappe aux circuits formels. Pourtant, l’impact économique est colossal. Selon les données compilées par les chercheurs et rapportées par LII Quotidien, il a été multiplié par 2,5 en huit ans, passant de 250 milliards de francs CFA en 2017 à près de 630 milliards en 2025. Les effets directs se chiffrent à 375,31 milliards, auxquels s’ajoutent 102,90 milliards d’effets indirects et 151,41 milliards d’effets induits.
L’économie informelle à Touba repose entièrement sur le mouridisme. Les dahiras, ces associations religieuses, fonctionnent comme des structures économiques : elles collectent des fonds, organisent des crédits rotatifs et génèrent des obligations réciproques. L’autorité du khalife et la solidarité communautaire assurent une coordination qui, ailleurs, incombe à l’État ou au marché. « Le Magal ne prouve pas que l’informel s’auto-organise de manière générique, précisent les auteurs. Il prouve qu’une institution religieuse forte peut se substituer à la coordination étatique et marchande dans un contexte précis. »
Cette spécificité limite toute généralisation. Les Dr Bocoum et Gueye rappellent que le Sénégal compte 2 177 154 unités de production informelles, selon l’Enquête régionale sur l’emploi et le secteur informel de 2017. Les femmes dirigent 51,1 % de ces unités, principalement dans le commerce de détail, l’agriculture et l’élevage. Plus de la moitié des salariés du secteur informel gagnent moins de 37 000 francs CFA par mois, à peine le SMIG, mais l’activité reste réelle.
Pour les deux experts, Touba constitue « un cas d’école du modèle sénégalais dans sa forme la plus concentrée et la plus performante ». Ils y voient la preuve que l’informel n’est pas le chaos, mais l’ordre social sénégalais dans sa dimension économique.
Le Sénégal recensait 2 177 154 unités de production informelles en 2017, d’après l’Agence nationale de la statistique et de la démographie.
