Hardware chinois, logiciels américains : les dépendances du numérique sénégalais

« La souveraineté numérique reste un concept creux », estime le Dr Seydou Bocoum, économiste hétérodoxe. Son analyse met en question la capacité du Sénégal à choisir ses technologies, protéger ses données et négocier avec ses partenaires.

Les infrastructures physiques reposent largement sur des équipements chinois. Routeurs, serveurs, antennes relais et installations de fibre optique sont notamment fournis par Huawei et ZTG. Cette présence ne signifie pas que tout le réseau sénégalais provient de Chine, mais elle souligne l’absence de capacités industrielles nationales pour fabriquer ces équipements et la faible marge de négociation sur les standards techniques (Socialnetlink).

Une dépendance logicielle structurante

Les systèmes d’exploitation, moteurs de recherche, messageries, réseaux sociaux et services cloud utilisés au Sénégal sont dominés par Google, Microsoft, Meta et Amazon. Ces groupes n’ont pas un monopole juridique, mais leur poids économique impose des normes techniques, des architectures et des conditions d’utilisation.

Les administrations, les entreprises et les citoyens s’appuient sur ces plateformes. Pour l’économiste, l’enjeu de la souveraineté logicielle ne se limite donc pas à posséder des outils. Il concerne la possibilité de choisir et de réguler sans subir les décisions des fournisseurs.

Cette capacité de choix passe aussi par la formation et la recherche. L’UCAD et l’ARTP ont conclu une convention consacrée à la recherche, à la formation et à l’innovation dans le numérique. Le recteur de l’université a résumé l’enjeu en soulignant que la souveraineté numérique repose sur un lien fort entre recherche et régulation : sans compétences produites localement et sans autorités capables d’encadrer les technologies, la dépendance aux fournisseurs demeure structurelle.

Le contrôle des données au centre de l’enjeu

La question de la souveraineté numérique du Sénégal concerne aussi la localisation et la maîtrise des données. Les interrogations portent sur les hébergeurs, les accès, les clés cryptographiques, les algorithmes et les transferts vers l’étranger.

Les informations administratives, fiscales, sanitaires et électorales restent au cœur de cette problématique lorsqu’elles dépendent d’infrastructures étrangères ou de juridictions extérieures. La loi sur la protection des données personnelles fournit un cadre adopté en 2008, mais son application et sa portée sont jugées perfectibles face aux flux transnationaux.

Les bailleurs et les choix technologiques

La couverture 4G, les data centers gouvernementaux et la numérisation des services publics reposent largement sur des prêts et des subventions de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et d’autres bailleurs.

Ces appuis s’accompagnent, selon cette analyse, de conditions de financement, de normes techniques, de procédures d’achat et de calendriers encadrés. La dépendance financière peut ainsi peser sur les choix d’architecture, de sécurité et de gouvernance des projets numériques.

À Dakar, les rendez-vous consacrés au numérique traduisent cette volonté de structurer un écosystème capable de réduire cette dépendance. Le forum TIAD, tenu les 13 et 14 novembre, a réuni décideurs publics, entrepreneurs et partenaires techniques. Sa directrice générale, Fatou Ka, l’a présenté comme une « vitrine technologique et culturelle africaine », plaçant la souveraineté numérique dans un cadre qui dépasse l’acquisition d’équipements pour englober l’innovation, les usages et la capacité de rayonnement du continent.

Le salon AfricaTech 4.0 s’inscrit dans le même enjeu. Son discours à Dakar, le président du MEDS Mbagnick Diop a souligné le rôle stratégique de l’événement dans la structuration de l’écosystème numérique sénégalais. Ces initiatives montrent que la souveraineté se joue aussi dans la capacité à réunir les acteurs, faire émerger des entreprises et organiser un marché autour de compétences et de solutions maîtrisées.

Le Dr Seydou Bocoum défend une souveraineté fondée sur une capacité nationale à sélectionner ses fournisseurs, maîtriser ses données, contrôler ses infrastructures critiques, produire une partie de ses technologies et négocier avec les puissances étrangères.

La loi sénégalaise sur la protection des données personnelles a été adoptée en 2008.

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