Afitech, Sharp Vision et le Sénégal : ce que révèle la chronologie d’une collaboration clé …

Créée en août 2020, Afitech s’est rapidement imposée comme un acteur central du contrôle technologique des jeux de la LONASE. Mais derrière cette ascension se cache une structure complexe: l’accord de licence technologique avec Honore Gaming et l’entrée en scène de sa filiale Sharp Vision, installant progressivement une forme de double gouvernance.

Cette configuration soulève des questions sur la transparence, la concentration du pouvoir et les équilibres du marché. À la lumière des tensions contractuelles récentes, la trajectoire d’Afitech interroge: s’agit-il d’une simple structuration industrielle ou d’un montage visant à verrouiller, de manière agressive, le marché africain des jeux?

Des racines françaises à la création d’Afitech (2013-2020)

L’histoire débute en juillet 2013 avec la création de Honore Gaming, également connue sous le nom de Sportytote, par Cyril et Christophe Casanova, associés à François Charles Scapula. Positionnée sur le secteur des jeux et paris, la société développe des solutions technologiques destinées aux opérateurs de loterie et de paris sportifs. En août 2020, Afitech Sénégal est créée par Mamadou Sy. L’entreprise se présente comme une société africaine spécialisée dans le contrôle des jeux et paris, avec pour ambition d’assurer la supervision technique et la traçabilité des flux dans un marché en forte croissance.

Le contexte sénégalais est stratégique.

La LONASE occupe une place centrale dans l’organisation des jeux publics et la régulation du secteur. L’arrivée d’Afitech intervient donc dans un environnement institutionnel sensible, où les enjeux financiers et technologiques sont considérables.

Une montée en puissance accélérée: partenariat avec la LONASE et licence technologique (2020-2021)

Quatre mois seulement après sa création en décembre 2020, Afitech signe un partenariat avec la LONASE pour agir comme organe de monitoring de la loterie nationale. Ce délai court entre constitution de la société et signature d’un accord public structurant interroge sur la rapidité du processus d’intégration.

En juin 2021, Afitech conclut un accord de licence avec Honore Gaming (Sportytote). Le groupe français devient alors le fournisseur technologique officiel de la société sénégalaise. À ce stade, Sharp Vision n’existe pas encore juridiquement. L’accord formel est bien signé avec Honore Gaming, environ un an avant la création de Sharp Vision. En moins d’un an, Afitech s’est imposée comme un mailion central du dispositif de supervision des jeux au Sénégal, dans un secteur africain en pleine croissance et structuré autour de technologies internationales.

Reconfiguration autour de Sharp Vision et clause d’exclusivité (2021-2022)

En septembre 2021, un changement de direction intervient chez Afitech. Mamadou Sy quitte ses fonctions de dirigeant au profit d’Oumy Ndoye. En avril 2022, Sharp Vision est constituée comme filiale de Honore Gaming. Cette nouvelle entité se positionne dans le domaine de la supervision et du monitoring des jeux. Toutefois, les documents officiels indiquent que la licence initiale avait été conclue avec Honore Gaming en juin 2021, soit avant l’existence de Sharp Vision. À ce jour, aucune information publique ne permet d’établir qu’un transfert formel du partenariat technologique vers Sharp Vision ait été juridiquement acté. En octobre 2022, Afitech modifie son partenariat avec la LONASE afin d’y introduire une clause d’exclusivité. Cette évolution contractuelle renforce la dépendance structurelle entre la loterie nationale et son prestataire de monitoring.

2025: tensions contractuelles et tournant judiciaire

En mars 2025, Sharp Vision informe la LONASE de son intention d’activer une clause de subrogation contre son licencié Afitech, invoquant des factures impayées. L’institution déclare n’avoir jamais eu connaissance de cette clause, qui contredit l’esprit du partenariat initial, et alerte sur le risque de paralysie du système de paris en cas d’interruption. En août 2025, un rapport de l’ARCOP relève plusieurs dysfonctionnements récurrents des services fournis par Afitech avec la technologie de Sharp Vision, notamment en matière de sécurité et de sauvegarde des données.

Quelques jours plus tard, le parquet financier ordonne l’arrestation du PDG d’Afitech et saisit la Division des investigations criminelles (DIC). Le rapport souligne la désignation d’Afitech sans appel d’offres, le versement anticipé de 100 millions de francs CFA, et un possible conflit d’intérêts, la société de contrôle disposant elle-même d’une plateforme de paris. La trajectoire d’Afitech apparaît ainsi de plus en plus controversée, mêlant dépendance technologique, tensions contractuelles et enjeux judiciaires.

Une chronologie révélatrice des enjeux de gouvernance

L’analyse de la chronologie d’Afitech Sénégal montre une structuration particulièrement rapide. Moins d’un an sépare la création de l’entreprise de son intégration au dispositif national de monitoring et de la signature d’une licence technologique internationale.

La succession des événements, création, partenariat public, licence étrangère, création d’une filiale spécialisée, clause d’exclusivité puis tensions autour d’une clause de subrogation, soulève des questions de gouvernance, de transparence contractuelle et de dépendance technologique. Dans un secteur aussi stratégique que celui des jeux et paris, où les flux financiers sont massifs et les enjeux de souveraineté numérique élevés, la clarté des mécanismes contractuels et des responsabilités techniques apparaît déterminante. La chronologie de la création d’Afitech, de ses partenaires Sharp Vision et Honoré Gaming et de son partenariat avec la LONASE met en évidence une montée en puissance rapide, adossée à une technologie étrangère et marquée par des évolutions contractuelles significatives.

Les développements de 2025 rappellent que la régulation des jeux ne repose pas uniquement sur des décisions administratives mais également sur des architectures contractuelles et technologiques complexes. Pour l’écosystème sénégalais des paris, la question centrale demeure celle de la sécurisation, de la transparence et de la maîtrise des dépendances structurelles.

Boubacar Tounkara*, journaliste indépendant

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