Face au dérèglement climatique, à la raréfaction des ressources naturelles et aux difficultés croissantes des agriculteurs, une question revient avec insistance : les politiques agricoles répondent-elles encore aux réalités du terrain ?
C’est autour de cette interrogation majeure que s’est tenue la UJALA Policy Conference, le 11 janvier 2026, sur le campus de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) à Rabat. Organisée par l’UM6P, J-PAL et OCP Nutricrops, la rencontre a réuni plus de 300 chercheurs, décideurs publics et acteurs agricoles, venus confronter analyses scientifiques et expériences concrètes.
Durant une journée d’échanges, un constat a largement fait consensus : l’agriculture ne peut plus être pensée à partir de modèles uniformes, déconnectés des réalités locales. Elle exige désormais des politiques plus fines, fondées sur des données solides et une écoute attentive des agriculteurs.
En finir avec les recettes toutes faites
Dans de nombreux pays, les politiques agricoles continuent d’appliquer des solutions standardisées à des territoires pourtant très différents. Or, cette approche montre aujourd’hui ses limites. Les réalités agricoles varient fortement : nature des sols, conditions climatiques, accès aux intrants, taille des exploitations ou encore capacités financières des producteurs.
À Rabat, les participants ont plaidé pour un changement de paradigme. Il ne s’agit plus de proposer des solutions « clé en main », mais de concevoir des politiques capables de s’adapter aux contextes locaux et d’évoluer dans le temps. Encore faut-il savoir ce qui fonctionne réellement sur le terrain.
C’est précisément l’ambition du UJALA Applied Lab for Agriculture, une initiative portée par l’Université Mouhamed VI Polytechnique (UM6P) et le réseau international de recherche J-PAL. En évaluant rigoureusement des programmes agricoles existants, UJALA cherche à identifier les dispositifs les plus efficaces, selon les territoires et les profils d’agriculteurs.
Le climat, une menace directe pour l’agriculture
Impossible de dissocier la question agricole de celle du changement climatique. Sécheresses répétées, pluies imprévisibles, dégradation des sols : les effets sont déjà visibles et fragilisent durablement les systèmes agricoles, notamment dans les pays à revenu faible ou intermédiaire.
« Les pays les plus pauvres et les populations les plus vulnérables sont les premières victimes du changement climatique », a rappelé ESTHER DUFLO, directrice de J-PAL, professeure au MIT et prix Nobel d’économie 2019. Pour elle, l’agriculture doit être au cœur des stratégies d’adaptation, à condition que les politiques reposent sur des preuves solides et tiennent compte des contraintes sociales et économiques des agriculteurs.
Les petits exploitants au centre de l’équation
Au fil des discussions, un point s’est imposé : les petits exploitants agricoles jouent un rôle clé dans la sécurité alimentaire. Leur productivité conditionne à la fois leurs revenus et l’alimentation de millions de personnes.
Mais améliorer cette productivité ne se résume pas à distribuer davantage d’engrais ou de semences. Elle dépend d’un équilibre complexe entre qualité des sols, accès à l’information agronomique, accompagnement technique, résilience face aux chocs climatiques et conditions économiques.
Les politiques agricoles les plus efficaces sont celles qui abordent ces dimensions de manière cohérente, en intégrant les retours d’expérience des agriculteurs eux-mêmes.
Des données encore trop peu utilisées
Autre enjeu central : l’exploitation des données agricoles. Analyses de sols, outils numériques, enquêtes de terrain, retours directs des producteurs… Les informations disponibles n’ont jamais été aussi nombreuses.
Pourtant, elles restent encore insuffisamment intégrées dans les décisions publiques.
À Rabat, les intervenants ont insisté sur la nécessité de mieux relier la recherche scientifique, la collecte de données et l’action publique. Une telle articulation permettrait d’ajuster les politiques en continu, de mieux cibler les bénéficiaires et d’en améliorer l’impact réel.
La santé des sols, un investissement d’avenir
Souvent négligée, la santé des sols s’est imposée comme un enjeu de long terme. Des sols appauvris ou dégradés réduisent durablement les rendements et rendent les exploitations plus vulnérables aux aléas climatiques.
Les échanges ont souligné l’importance d’investir dans les diagnostics de sols, la gestion raisonnée de la fertilité et le conseil agricole. Autant de leviers essentiels pour concilier productivité, résilience et préservation des ressources naturelles.
Des politiques ancrées dans le réel
Chercheurs de renom, responsables institutionnels et acteurs de terrain,parmi lesquels Tavneet Suri et Jeremy Magruder, co-présidents de UJALA,ont porté un message commun : les politiques agricoles sont plus efficaces lorsqu’elles sont construites dans un dialogue permanent entre science, décision publique et terrain.
À Rabat, la UJALA Policy Conference a ainsi esquissé une nouvelle manière de penser l’agriculture : une agriculture fondée sur l’écoute, la preuve scientifique et l’adaptation continue.
Repenser l’agriculture, preuves à l’appui
Au-delà des discours, la rencontre a rappelé une évidence : face aux urgences climatiques, économiques et sociales, l’agriculture ne peut plus se contenter de réponses approximatives. Concevoir des politiques efficaces suppose d’observer les pratiques réelles, d’écouter les agriculteurs et de s’appuyer sur des données fiables.
En mettant la recherche au service du terrain et de la décision publique, Rabat a ouvert une voie prometteuse : celle d’une agriculture plus résiliente, plus équitable et mieux armée pour nourrir durablement les populations. Une ambition qui, aujourd’hui, relève moins du choix que de la nécessité.