Sénégal : « La crise liée à la cohabitation, un moyen d’approfondissement de la démocratie ? » (Colonel Doudou Sall)

Comme l’a théorisé le sociologue Michel Crozier, les organisations évoluent rarement dans la stabilité ; c’est souvent la crise qui révèle les dysfonctionnements d’un système et crée les conditions de sa transformation.

La crise politique que traverse le Sénégal doit être analysée dans cette perspective. Au-delà des inquiétudes légitimes, elle offre une occasion unique de repenser les fondements de notre organisation institutionnelle.

Pour beaucoup, les divergences actuelles au sommet de l’État démontreraient les dangers d’une cohabitation. Pourtant, notre histoire invite à une lecture inverse. Les crises les plus profondes de notre démocratie n’ont pas été provoquées par l’existence de contrepouvoirs, mais bien par la concentration excessive du pouvoir présidentiel.

Depuis l’indépendance, cet hyperprésidentialisme s’est révélé être un puissant facteur d’instabilité et un frein majeur à l’approfondissement démocratique.

Les racines et les dérives d’un modèle centralisé

Ce modèle trouve son origine dans la crise de décembre 1962 opposant Léopold Sédar Senghor à Mamadou Dia, débouchant sur la Constitution de 1963 qui a consacré la concentration du pouvoir exécutif. Dès lors, l’appareil d’État s’est structuré autour d’une prééminence présidentielle absolue, traduisant la volonté du Président Senghor, de contrôler tous les leviers de pouvoir.

Cette centralité produit une confusion dommageable entre la prise en compte des préoccupations personnelles du chef de l’État et celles de la nation. Plus grave encore, elle réduit l’Assemblée nationale à un simple instrument de validation des choix antidémocratiques de l’exécutif.

L’histoire regorge d’exemples où la majorité parlementaire a été mobilisée pour satisfaire la commande de l’exécutif sans tenir compte de l’intérêt supérieur de la nation : la succession de Senghor par Abdou Diouf, la radiation collective des 6 300 agents de la Police nationale lors de la grève de 1987 sous Abdou Diouf, la « loi Sada Ndiaye » en 2008 visant à évincer Macky Sall de la présidence de l’Assemblée sous Abdoulaye Wade, ou encore la tentative avortée de report de l’élection présidentielle de 2024, finalement invalidée par le Conseil constitutionnel.

La résistance structurelle à la réforme

Malgré les alternances de 2000 et 2012 et les promesses récurrentes de mise en oeuvre des conclusions des Assises nationales, les pouvoirs présidentiels sont restés intacts. Les référendums de 2001 et 2016 n’ont pas modifié cet équilibre fondamental.

Aujourd’hui, bien que le programme « Diomaye Président » ait annoncé des ruptures majeures — comme l’introduction de la responsabilité politique et de la révocabilité du président — les récents avant-projets de révision constitutionnelle ne remettent pas en cause ce système politique qui a tendance à produire une véritable résistance structurelle à la démocratisation.

La cohabitation : un levier d’équilibre et de maturité

À l’inverse de la doxa établie, la cohabitation institutionnelle ne menace pas la démocratie ; elle en est un moteur. L’exemple français entre Jacques Chirac et Lionel Jospin prouve qu’un exécutif bicéphale peut être fertile et accoucher de réformes majeures.

Si, aujourd’hui, l’intention de la majorité parlementaire est de respecter leurs engagements électoraux en usant de leurs prérogatives constitutionnelles à travers des propositions de lois, nous ne pouvons que nous en féliciter. Cela traduirait un dynamisme de l’institution parlementaire que l’hyperprésidentialisme a toujours inhibé.

Les Sénégalais ne sont pas réticents au partage du pouvoir entre les institutions. Lors des élections législatives de 2022, ils ont exprimé par les urnes une volonté claire de renforcer l’Assemblée nationale en imposant un rééquilibrage inédit. N’eut été la défection d’un député au profit du régime en place, on aurait peut-être connu une première cohabitation.

Le véritable défi du Sénégal n’est pas d’éviter les divergences, mais de bâtir des institutions fortes capables de les transformer en opportunités. Une démocratie mature ne repose pas sur la toute-puissance d’un homme, mais sur l’équilibre de ses pouvoirs.

Colonel Doudou Sall*, Docteur en sciences de gestion, ancien inspecteur de la Gendarmerie nationale et conseiller juridique au ministère des Forces armées

Votre avis sera publié et visible par des milliers de lecteurs. Veuillez l’exprimer dans un langage respectueux.

Laisser un commentaire