Dans mon ouvrage Présidentielle 2024 au Sénégal : Échec et mat, publié en juin 2024 à la suite immédiate du scrutin présidentiel, j’introduisais un dernier chapitre intitulé : La danse des derniers Mohicans. Ce titre, délibérément métaphorique, avait suscité un débat nourri autour de la question du jeunisme en politique, lors de la cérémonie de dédicaces.
Certains y avaient vu la manifestation d’un discours de rupture générationnelle, voire une forme de « dégagisme » appliqué aux élites politiques anciennes.
Cette lecture, pourtant, procédait d’un contresens. Elle méconnaissait l’intention profonde de l’analyse. Non pas évincer des générations, mais interroger la fonction politique de l’expérience dans une société dont les structures démographiques et symboliques se sont profondément transformées.
La question n’est pas celle de l’âge biologique. Elle est celle de l’adéquation au temps historique.
L’élection présidentielle de 2024 a constitué un moment de recomposition politique majeur. Une large partie des candidats relevait de générations politiques déjà insérées dans les institutions depuis plusieurs décennies, marquées par des trajectoires ministérielles et parlementaires anciennes.
Face à elles, une dynamique nouvelle s’est imposée, portée notamment par Bassirou Diomaye Faye, dans le sillage d’un mouvement politique dont Ousmane Sonko avait structuré la matrice discursive, organisationnelle et affective.
Au-delà du résultat électoral, ce scrutin a mis en évidence un fait politique désormais central : la constitution d’un lien d’identification massif entre une jeunesse sénégalaise et des figures perçues comme contemporaines de ses aspirations, de ses codes sociaux et de ses tensions historiques.
Le Sénégal contemporain est une société structurellement jeune. Cette donnée, loin d’être sociologique au sens descriptif du terme, est devenue un principe actif de la vie politique. Elle reconfigure les modalités de la représentation, les formes de la légitimité et les conditions mêmes de la crédibilité politique.
C’est dans cet écart entre transformation sociale et inertie politique que se loge le malentendu fondamental qui traverse aujourd’hui une partie de l’opposition.
Celle-ci demeure composée de personnalités dont la légitimité historique, l’expérience institutionnelle et la contribution à la vie publique ne sauraient être contestées.
Toutefois, elle (opposition) éprouve des difficultés à convertir cette capitalisation d’expérience en capacité d’incarnation du présent politique.
Elle tend ainsi à se situer dans une posture de réaction plus que d’initiative, de commentaire plus que de structuration, d’accompagnement de l’événement plutôt que de production de celui-ci.
Or, dans un système politique contemporain, la visibilité ne suffit pas à produire de la puissance politique. Loin s’en faut !
Le débat institutionnel relatif au Code électoral en fournit une illustration particulièrement significative. La modification des articles L29 et L30, intervenue en l’absence d’un consensus large, pourtant constitutif d’une tradition politique sénégalaise de régulation et de stabilisation, a été perçue comme une rupture de méthode plus encore que comme une controverse juridique.
Elle a ravivé la question centrale du mode de production des normes électorales dans un espace démocratique historiquement fondé sur la concertation.
Cependant, face à cette séquence, l’opposition n’a pas été en mesure de construire une stratégie unifiée de contestation institutionnelle. Faute de masse critique parlementaire suffisante, elle n’a pu engager de recours structuré ni produire une dynamique juridico-politique cohérente.
Ce constat dépasse la contingence d’un épisode législatif. Il révèle une déficience plus structurelle, celle de l’absence de centralité organisée de l’opposition.
Dans toute démocratie représentative, l’opposition ne se définit pas uniquement par sa présence arithmétique au sein des institutions, mais par sa capacité à articuler des stratégies, à investir les arènes juridiques et à produire des lignes de force intelligibles dans l’espace public.
Une idée a circulé selon laquelle une telle initiative aurait pu être portée par le président de la République lui-même, Bassirou Diomaye Faye, en sa qualité de garant du respect constitutionnel. Une telle hypothèse, cependant, procède d’une méconnaissance du fonctionnement concret du pouvoir exécutif dans un régime où la légitimité présidentielle est indissociable de la cohérence de sa majorité parlementaire.
Dans un système dominé par une majorité structurée, le chef de l’État ne saurait s’inscrire dans une logique de désaveu institutionnel de son propre camp sans fragiliser l’équilibre global de l’exécutif. L’architecture politique impose ici ses contraintes propres. En effet, la fonction présidentielle s’exerce dans un rapport d’interdépendance avec la majorité qui la soutient.
C’est précisément là que se situe l’erreur d’analyse. Avoir confondu la conflictualité politique apparente avec les contraintes réelles de l’architecture institutionnelle.
Dans le même temps, une autre difficulté apparaît, plus silencieuse mais tout aussi déterminante : l’absence d’une figure reconnue comme chef de l’opposition dans les faits politiques, sinon dans les intentions déclarées.
Cette vacance ne relève pas seulement d’un enjeu de personnes, mais d’un déficit d’organisation politique.
L’opposition apparaît ainsi simultanément présente et désarticulée, visible mais dépourvue de centralité stratégique.
Dans une telle configuration, elle se trouve structurellement désavantagée face à un pouvoir qui, malgré ses propres tensions internes, conserve la maîtrise de l’agenda institutionnel et politique.
C’est pourquoi la question du renouvellement de l’opposition ne saurait être réduite à une problématique générationnelle. Elle renvoie à une exigence plus profonde : celle de la reconstruction d’une capacité politique.
Il s’agit moins de substituer des générations que de produire une recomposition des compétences politiques : articulation entre expérience institutionnelle, culture de l’État et capacité d’ancrage dans une société profondément jeune. Il s’agit de faire émerger des profils capables de maîtriser simultanément les logiques de gouvernement, les contraintes institutionnelles et les dynamiques sociales contemporaines.
Aussi, s’agit-il surtout de restaurer une capacité collective d’action, sans laquelle aucune opposition ne peut prétendre jouer un rôle structurant dans une démocratie.
Une opposition dépourvue de stratégie unifiée finit inévitablement par être réduite à un rôle d’appoint dans le système politique qu’elle prétend contester.
Dans ce contexte, une donnée essentielle doit être intégrée : la puissance politique d’Ousmane Sonko.
Elle réside dans sa capacité à avoir établi une relation d’une intensité rare avec une large fraction de la jeunesse sénégalaise. Cette relation ne relève pas du seul registre électoral ; elle s’inscrit dans une continuité sociale qui traverse des espaces syndicaux, étudiants et professionnels, où son discours a trouvé des relais durables et structurants.
Il a ainsi su capter, organiser et transformer une énergie sociale diffuse en force politique constituée, dotée d’une cohérence propre avec elle-même.
Dès lors, si l’opposition ne parvient pas à engager une refondation profonde, intégrant à la fois des acteurs jeunes, formés aux exigences de l’État, familiers des contraintes institutionnelles, et capables de dialoguer avec la société réelle, elle risque de reproduire mécaniquement les mêmes impasses dans des configurations historiques pourtant nouvelles.
Or, en politique, les répétitions produisent rarement des issues différentes.
Et c’est peut-être là l’enseignement ultime de ce cycle : une opposition qui ne parvient pas à coïncider avec son époque finit toujours par être dépassée par elle.
*Juriste – Écrivain
En tout cas l’opposition est nul, que des conférences de presse er observé les choses se faire.
Lorsque le peuple se réveillera ils voudront en profiter