Pastef, seul opposant à Pastef : quand le parti au pouvoir s’auto-combats

Deux ans et trois mois après son accession au pouvoir, Pastef occupe une place inédite dans le paysage politique sénégalais : le parti au pouvoir est devenu son propre principal opposant. Les débats publics, des transports en commun aux plateaux de télévision, tournent désormais autour des contradictions internes de Pastef, reléguant au second plan les préoccupations quotidiennes des Sénégalais.

Selon une analyse de Dakarposte, la flambée du coût de la vie, l’émigration clandestine, la dette publique ou encore les incertitudes agricoles peinent à s’imposer durablement dans l’espace médiatique. À la place, l’attention nationale est captée par les relations tumultueuses entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ex-Premier ministre devenu président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko. Chaque déclaration, allusion ou silence alimente des commentaires et des polémiques. L’hommage national à Me Abdoulaye Wade a illustré cette tendance : au lieu d’un moment de rassemblement, il a servi de tribune à des piques entre les deux hommes.

Cette crise au sommet de l’État rappelle un précédent historique : la crise de décembre 1962 entre Senghor et Dia. Mais cinq différences majeures distinguent la situation actuelle de celle de 1962, notamment le contexte institutionnel et les rapports de force. L’analyste politique Mamadou Sy Albert évoque une défiance installée entre Pastef et le président de la République, illustrée par le limogeage du directeur de la SN Hlm, Bassirou Kébé, qui a provoqué une vive émotion au sein du parti. Cheikh Oumar Diagne, pour sa part, affirme que « Sonko c’est Diomaye et Diomaye c’est Sonko », suggérant que les désaccords publics relèvent d’une stratégie pour segmenter le bilan du pouvoir.

L’opposition dite classique semble prisonnière de cette dynamique. Au lieu de construire un discours autonome centré sur une alternative, elle se contente souvent de commenter les tensions internes à Pastef, comme si elle attendait que les fissures du pouvoir fassent le travail à sa place. Cette situation nourrit des spéculations, certains y voyant la conséquence d’un accord tacite visant à invisibiliser les forces opposées jusqu’à l’échéance présidentielle de 2029.

Le paradoxe est saisissant : arrivé au pouvoir en promettant de rompre avec les pratiques du passé, Pastef monopolise l’attention politique à un point rarement observé sous les précédents régimes. La frontière entre majorité et opposition semble s’être déplacée à l’intérieur même du parti. Pendant ce temps, les Sénégalais attendent des réponses à leurs préoccupations concrètes, alors que le débat public se réduit à un tête-à-tête permanent entre les deux premières têtes de l’État.

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