Au-delà du portrait du « technocrate » et de la promesse d’un « changement de méthode », un détail du parcours d’Ahmadou Al Aminou Lo éclaire le véritable sens de sa nomination à la Primature. Le nouveau Premier ministre, nommé ce lundi 25 mai par Bassirou Diomaye Faye, est l’homme qui, pendant des années, a personnellement accompagné le Sénégal dans ses négociations avec le FMI, ses émissions d’eurobonds et ses échanges avec les agences de notation. Sa nomination intervient au moment précis où le dossier de la dette est le plus explosif.
Un parcours taillé pour le dossier le plus brûlant du moment
La quasi-totalité des présentations d’Ahmadou Al Aminou Lo, parue depuis l’annonce de sa nomination ce lundi, s’arrête à un mot : « technocrate ». Économiste de 60 ans, ancien cadre de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), pur produit du Prytanée militaire de Saint-Louis dont il sort major de promotion en 1985. C’est exact, mais c’est incomplet.
Le détail le plus important de son parcours est ailleurs. Selon le quotidien Le Soleil, au cours de sa décennie à la BCEAO, Ahmadou Al Aminou Lo a personnellement accompagné l’État du Sénégal « dans ses émissions d’eurobonds sur les marchés financiers internationaux, dans ses échanges avec Standard & Poor’s et Moody’s, et dans les négociations conduites avec le Fonds monétaire international au titre des programmes ISPE et ICPE ».
Autrement dit : l’homme que le président Diomaye Faye vient de nommer à la tête du gouvernement connaît déjà, par son nom et par expérience directe, les créanciers, les marchés et les institutions avec lesquels le Sénégal doit aujourd’hui négocier sa survie financière.
Directeur national de la BCEAO de 2018 à 2023
Ahmadou Al Aminou Lo a dirigé la direction nationale de la BCEAO pour le Sénégal de 2018 à 2023, après avoir gravi tous les échelons de l’institution, jusqu’à en devenir secrétaire général. Spécialiste reconnu de la macroéconomie, de la régulation bancaire, des marchés financiers et de la finance islamique, il a, selon Le Soleil, piloté la structuration des relations entre les banques locales et les investisseurs étrangers dans le développement des exploitations pétrolières et gazières, coordonné le groupe de travail BCEAO-Banque islamique de développement sur la finance islamique dans l’UMOA, et pris part aux travaux de la feuille de route pour la monnaie unique de la CEDEAO.
Avant d’être propulsé à la Primature, il occupait depuis 2025 le poste de ministre d’État auprès du président de la République, chargé du suivi, du pilotage et de l’évaluation de l’Agenda national de transformation « Sénégal 2050 ». Un poste qui faisait déjà de lui le superviseur de la doctrine économique du nouveau pouvoir.
Pourquoi ce profil tombe à pic : l’état réel de la dette sénégalaise
Pour mesurer la portée de cette nomination, il faut rappeler l’état du dossier de la dette. Le Sénégal traverse la crise financière la plus aiguë de son histoire récente.
La réconciliation des données opérée après le rapport de la Cour des comptes a révélé une dette publique bien plus lourde qu’annoncé : selon le FMI, elle représentait 111 % du PIB fin 2023 — contre 74,4 % précédemment déclarés — puis 118,8 % fin 2024, et pourrait atteindre, dette cachée comprise, jusqu’à 132 % du PIB. Le chef de mission du Fonds avait évoqué n’avoir « jamais vu une dette cachée de cette ampleur » en Afrique.
Le programme du Sénégal avec le FMI est suspendu depuis 2024. Les prévisions de croissance ont été révisées à la baisse, autour de 2,2 % pour 2026, et le déficit du compte courant est attendu à 6,2 % du PIB. Le pays fait face à un « mur » d’échéances, dont un pic de remboursement massif lié aux eurobonds, et reste sous la surveillance étroite des agences de notation.
C’est donc dans ce contexte que le profil d’Al Aminou Lo prend tout son sens. Le 21 avril dernier, la Direction de la Dette publique annonçait que les statistiques sénégalaises de la dette étaient désormais « en parfaite adéquation » avec celles du FMI, marquant la fin des divergences techniques. Mais comme le souligne l’analyse de l’expert Cheikh Mbacké Séne, « le FMI ne décaisse pas sur la base d’un audit, il décaisse sur la base d’un programme ». Or, décrocher ce programme suppose une loi de finances crédible, des mesures préalables exigeantes et un vote du Conseil d’administration du Fonds.
Le signal envoyé par Diomaye Faye
En confiant la Primature à l’un des principaux artisans opérationnels de la « Vision 2050 », et surtout à un homme rompu au dialogue avec les bailleurs, le président Faye envoie un signal lisible. C’est d’ailleurs sur la question de la dette que s’était cristallisée une partie des divergences avec l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko : selon plusieurs médias, le chef de l’État souhaite discuter d’un nouveau programme d’aide avec le FMI, là où son prédécesseur défendait une approche dite souverainiste.
Cette divergence n’est pas anecdotique. Al Aminou Lo lui-même, lorsqu’il était ministre d’État, défendait une ligne nuancée : invité de l’émission « Point de vue » sur la RTS en janvier 2026, il reconnaissait que l’absence de programme avec le FMI entraînait « une réduction des marges budgétaires et la suspension de certains financements extérieurs », tout en estimant que « cette situation peut être transformée en opportunité ». « La véritable souveraineté réside dans la capacité à financer son propre développement », affirmait-il alors, défendant le Plan de redressement économique et social (PRES).
Un homme déjà connu du FMI
Détail révélateur : Ahmadou Al Aminou Lo n’est pas un inconnu pour le Fonds monétaire international. Lors de la mission du FMI à Dakar du 22 octobre au 6 novembre 2025, consacrée justement aux discussions sur un nouveau programme et aux mesures correctives liées à la dette cachée, l’équipe du Fonds avait rencontré, aux côtés du président Faye et du Premier ministre d’alors Ousmane Sonko, « M. Ahmadou Al Aminou Lo, ministre d’État auprès du président de la République ».
Le nouveau chef du gouvernement était donc déjà dans la salle des négociations. Il y revient désormais comme premier responsable de l’exécutif.
Ce que la nomination ne règle pas
Pour autant, la nomination d’un technocrate de la finance ne résout pas, à elle seule, l’équation sénégalaise. La reprise d’un programme avec le FMI reste conditionnée à des arbitrages politiques lourds : ajustement budgétaire, réforme des subventions, audits des grandes sociétés nationales, calendrier d’apurement des arriérés.
Surtout, le contexte politique demeure incertain. Le nouveau Premier ministre arrive aux affaires dans une séquence de fortes turbulences, marquée par le limogeage d’Ousmane Sonko le 22 mai et la démission, deux jours plus tard, du président de l’Assemblée nationale El Malick Ndiaye. La crédibilité financière que peut incarner Al Aminou Lo auprès des créanciers devra composer avec la stabilité politique que ces créanciers scrutent tout autant.
Une mission sous le double signe de la dette et du calendrier
Le défi est désormais largement balisé. Si le calendrier évoqué par les analystes se confirme — mission du FMI dans les semaines à venir, accord technique possible à l’été, passage devant le Conseil d’administration du Fonds au quatrième trimestre — les premiers mois du gouvernement Al Aminou Lo seront décisifs.
Le nouveau Premier ministre hérite donc d’un mandat dont la priorité numéro un est lisible dans son propre CV : ramener le Sénégal sur une trajectoire financière soutenable, et rétablir la confiance avec des partenaires qu’il connaît déjà personnellement. Reste une question que son parcours, aussi solide soit-il, ne tranche pas : un technocrate des marchés saura-t-il aussi parler aux Sénégalais, au moment où les attentes sociales sont les plus fortes.