Chaque année, les mêmes images reviennent : des pirogues interceptées au large de Saint-Louis, des campements démantelés dans le désert mauritanien, des bilans officiels annonçant des milliers de départs « empêchés ». Et chaque année, les mêmes départs se reproduisent, par d’autres routes, avec d’autres passeurs, vers d’autres horizons. Le Sénégal et l’Espagne viennent une nouvelle fois d’annoncer le renforcement de leur coopération migratoire. Mais posons la vraie question : combien de temps encore allons-nous mesurer le succès d’une politique migratoire au nombre de pirogues interceptées, plutôt qu’au nombre de jeunes qui restent par choix parce qu’ils ont enfin trouvé une raison de rester ?
Le paradoxe d’une politique qui réussit ses interceptions et échoue ses objectifs
Il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de le reconnaître : la réponse sécuritaire a montré ses limites. Les opérations de surveillance se multiplient, les accords de coopération se succèdent, les dispositifs de contrôle se sophistiquent et pourtant, la pression migratoire ne faiblit pas. Les routes changent : quand la route atlantique se ferme, la route méditerranéenne s’ouvre ; quand les départs de Saint-Louis sont entravés, ceux de Mbour ou de la Casamance prennent le relais. Les réseaux de passeurs s’adaptent plus vite que les dispositifs étatiques.
Une politique qui ne mesure que les départs empêchés mesure sa propre activité, pas son efficacité. Car pendant que l’on compte les pirogues interceptées, on ne compte pas les jeunes qui ont renoncé à partir parce qu’ils ont trouvé un emploi décent, une formation qualifiante, un financement pour leur projet. Ces réussites-là n’ont pas de chiffres officiels, pas de communiqués de presse, pas de photographies. Elles sont pourtant la seule mesure qui compte véritablement.
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Derrière chaque pirogue, une équation économique que la sécurité ne résout pas
Il faut cesser de traiter la migration irrégulière comme un simple problème de frontières. Elle est d’abord le symptôme visible d’un malaise économique et social profond. Le jeune qui monte dans une pirogue ne fait pas un calcul irrationnel : il compare, souvent inconsciemment, ce qu’il perd en restant et ce qu’il espère gagner en partant. Tant que le différentiel entre ces deux perspectives restera aussi favorable au départ, aucune patrouille ne pourra inverser la tendance.
On ne retient pas une jeunesse avec des barbelés ; on la retient avec des perspectives. La détermination d’un jeune à risquer sa vie en mer est proportionnelle au désespoir qu’il ressent sur la terre ferme. Réduire ce désespoir, c’est la seule politique migratoire qui ait une chance de réussir durablement.
Trois illusions à abandonner, trois vérités à assumer
Première illusion : l’externalisation des frontières. L’Europe croit pouvoir déplacer sa frontière toujours plus au sud, en confiant aux pays africains le soin d’intercepter leurs propres ressortissants. Mais une frontière déplacée n’est pas une frontière supprimée : elle est simplement repoussée, avec des conséquences humanitaires souvent plus graves. Le Sénégal ne doit pas devenir le garde-frontière de l’Europe. Il doit être un partenaire qui défend la dignité de ses ressortissants autant qu’il coopère à la lutte contre les réseaux criminels.
Deuxième illusion : le retour comme solution. Rapatrier des Sénégalais sans accompagnement économique et social, c’est recréer les conditions mêmes qui avaient motivé leur départ. Un retour sans réinsertion n’est pas une politique migratoire : c’est une politique de recyclage de la précarité.
Troisième illusion : la sensibilisation comme réponse. Les campagnes sur les dangers de la traversée ont leur utilité, mais elles ne peuvent pas remplacer ce qui manque : des raisons concrètes de rester. On ne dissuade pas un jeune de partir en lui décrivant la mer ; on le dissuade en lui montrant un avenir sur la terre ferme.
Ce que devrait être une véritable coopération Sénégal-Espagne
Une coopération migratoire équilibrée repose sur trois piliers complémentaires, aujourd’hui déséquilibrés :
La protection des migrants : garantir les droits, la dignité et l’examen individuel des situations, y compris pour les Sénégalais en situation irrégulière en Espagne, qui ne doivent pas être réduits à des statistiques de rapatriement.
Les voies légales de mobilité : développer des programmes de migration professionnelle, des formations qualifiantes, des partenariats économiques. La migration régulière n’est pas un danger : c’est une opportunité pour les deux pays, et un rempart contre l’irrégularité.
Le développement des territoires de départ : investir dans l’emploi des jeunes, l’entrepreneuriat, la formation professionnelle et les économies locales avec la même détermination que celle déployée pour les contrôles frontaliers.
Il serait paradoxal de consacrer des millions à empêcher les jeunes de partir et des miettes à leur donner envie de rester.
Une nouvelle doctrine migratoire pour le Sénégal
Le Sénégal a aujourd’hui l’occasion de porter une voix africaine ambitieuse sur la migration. Cela suppose de passer d’une posture défensive à une doctrine proactive :
· Mesurer autrement : évaluer les politiques migratoires à l’aune des perspectives offertes à la jeunesse, pas seulement des interceptions réalisées.
· Négocier autrement : faire de la coopération migratoire un levier de développement, pas un simple mécanisme de contrôle externalisé.
· Défendre autrement : protéger les ressortissants avec fermeté et responsabilité, tout en encourageant les voies légales de régularisation et de mobilité.
· Investir autrement : faire des territoires de départ des espaces d’opportunités, et non des zones de transit vers l’espoir.
La seule statistique qui mérite d’être publiée
Au fond, le succès d’une politique migratoire ne devrait pas se mesurer au nombre de pirogues interceptées, de départs empêchés ou de personnes reconduites aux frontières. Il devrait se mesurer au nombre d’emplois décents créés, d’opportunités offertes aux jeunes, de parcours de mobilité régulière développés, de familles qui n’ont plus le sentiment que l’avenir de leurs enfants se trouve nécessairement ailleurs.
La migration doit être un choix, et non une fuite devant le désespoir.
Tant que les causes profondes du départ resteront intactes, les candidats à l’émigration continueront de chercher d’autres chemins vers l’espoir et aucune coopération sécuritaire, aussi renforcée soit-elle, ne pourra y changer quoi que ce soit.
Le véritable défi n’est pas de retenir les Sénégalais à nos frontières. Il est de construire un Sénégal dans lequel ils auront envie de rester, de travailler, de vivre et de réaliser leurs ambitions, un Sénégal où ils resteront par choix, et non par contrainte. C’est à cette condition et à cette condition seulement
Que la coopération migratoire deviendra une véritable politique de développement humain
Boubacar Sèye
Chercheur et consultant en migrations internationales
Président d’Horizon Sans Frontières
Chaque année, les mêmes images reviennent : des pirogues interceptées au large de Saint-Louis, des campements démantelés dans le désert mauritanien, des bilans officiels annonçant des milliers de départs « empêchés ». Et chaque année, les mêmes départs se reproduisent, par d’autres routes, avec d’autres passeurs, vers d’autres horizons. Le Sénégal et l’Espagne viennent une nouvelle fois d’annoncer le renforcement de leur coopération migratoire. Mais posons la vraie question : combien de temps encore allons-nous mesurer le succès d’une politique migratoire au nombre de pirogues interceptées, plutôt qu’au nombre de jeunes qui restent par choix parce qu’ils ont enfin trouvé une raison de rester ?
Le paradoxe d’une politique qui réussit ses interceptions et échoue ses objectifs
Il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de le reconnaître : la réponse sécuritaire a montré ses limites. Les opérations de surveillance se multiplient, les accords de coopération se succèdent, les dispositifs de contrôle se sophistiquent et pourtant, la pression migratoire ne faiblit pas. Les routes changent : quand la route atlantique se ferme, la route méditerranéenne s’ouvre ; quand les départs de Saint-Louis sont entravés, ceux de Mbour ou de la Casamance prennent le relais. Les réseaux de passeurs s’adaptent plus vite que les dispositifs étatiques.
Une politique qui ne mesure que les départs empêchés mesure sa propre activité, pas son efficacité. Car pendant que l’on compte les pirogues interceptées, on ne compte pas les jeunes qui ont renoncé à partir parce qu’ils ont trouvé un emploi décent, une formation qualifiante, un financement pour leur projet. Ces réussites-là n’ont pas de chiffres officiels, pas de communiqués de presse, pas de photographies. Elles sont pourtant la seule mesure qui compte véritablement.
Derrière chaque pirogue, une équation économique que la sécurité ne résout pas
Il faut cesser de traiter la migration irrégulière comme un simple problème de frontières. Elle est d’abord le symptôme visible d’un malaise économique et social profond. Le jeune qui monte dans une pirogue ne fait pas un calcul irrationnel : il compare, souvent inconsciemment, ce qu’il perd en restant et ce qu’il espère gagner en partant. Tant que le différentiel entre ces deux perspectives restera aussi favorable au départ, aucune patrouille ne pourra inverser la tendance.
On ne retient pas une jeunesse avec des barbelés ; on la retient avec des perspectives. La détermination d’un jeune à risquer sa vie en mer est proportionnelle au désespoir qu’il ressent sur la terre ferme. Réduire ce désespoir, c’est la seule politique migratoire qui ait une chance de réussir durablement.
Trois illusions à abandonner, trois vérités à assumer
Première illusion : l’externalisation des frontières. L’Europe croit pouvoir déplacer sa frontière toujours plus au sud, en confiant aux pays africains le soin d’intercepter leurs propres ressortissants. Mais une frontière déplacée n’est pas une frontière supprimée : elle est simplement repoussée, avec des conséquences humanitaires souvent plus graves. Le Sénégal ne doit pas devenir le garde-frontière de l’Europe. Il doit être un partenaire qui défend la dignité de ses ressortissants autant qu’il coopère à la lutte contre les réseaux criminels.
Deuxième illusion : le retour comme solution. Rapatrier des Sénégalais sans accompagnement économique et social, c’est recréer les conditions mêmes qui avaient motivé leur départ. Un retour sans réinsertion n’est pas une politique migratoire : c’est une politique de recyclage de la précarité.
Troisième illusion : la sensibilisation comme réponse. Les campagnes sur les dangers de la traversée ont leur utilité, mais elles ne peuvent pas remplacer ce qui manque : des raisons concrètes de rester. On ne dissuade pas un jeune de partir en lui décrivant la mer ; on le dissuade en lui montrant un avenir sur la terre ferme.
Ce que devrait être une véritable coopération Sénégal-Espagne
Une coopération migratoire équilibrée repose sur trois piliers complémentaires, aujourd’hui déséquilibrés :
La protection des migrants : garantir les droits, la dignité et l’examen individuel des situations, y compris pour les Sénégalais en situation irrégulière en Espagne, qui ne doivent pas être réduits à des statistiques de rapatriement.
Les voies légales de mobilité : développer des programmes de migration professionnelle, des formations qualifiantes, des partenariats économiques. La migration régulière n’est pas un danger : c’est une opportunité pour les deux pays, et un rempart contre l’irrégularité.
Le développement des territoires de départ : investir dans l’emploi des jeunes, l’entrepreneuriat, la formation professionnelle et les économies locales avec la même détermination que celle déployée pour les contrôles frontaliers.
Il serait paradoxal de consacrer des millions à empêcher les jeunes de partir et des miettes à leur donner envie de rester.
Une nouvelle doctrine migratoire pour le Sénégal
Le Sénégal a aujourd’hui l’occasion de porter une voix africaine ambitieuse sur la migration. Cela suppose de passer d’une posture défensive à une doctrine proactive :
· Mesurer autrement : évaluer les politiques migratoires à l’aune des perspectives offertes à la jeunesse, pas seulement des interceptions réalisées.
· Négocier autrement : faire de la coopération migratoire un levier de développement, pas un simple mécanisme de contrôle externalisé.
· Défendre autrement : protéger les ressortissants avec fermeté et responsabilité, tout en encourageant les voies légales de régularisation et de mobilité.
· Investir autrement : faire des territoires de départ des espaces d’opportunités, et non des zones de transit vers l’espoir.
La seule statistique qui mérite d’être publiée
Au fond, le succès d’une politique migratoire ne devrait pas se mesurer au nombre de pirogues interceptées, de départs empêchés ou de personnes reconduites aux frontières. Il devrait se mesurer au nombre d’emplois décents créés, d’opportunités offertes aux jeunes, de parcours de mobilité régulière développés, de familles qui n’ont plus le sentiment que l’avenir de leurs enfants se trouve nécessairement ailleurs.
La migration doit être un choix, et non une fuite devant le désespoir.
Tant que les causes profondes du départ resteront intactes, les candidats à l’émigration continueront de chercher d’autres chemins vers l’espoir et aucune coopération sécuritaire, aussi renforcée soit-elle, ne pourra y changer quoi que ce soit.
Le véritable défi n’est pas de retenir les Sénégalais à nos frontières. Il est de construire un Sénégal dans lequel ils auront envie de rester, de travailler, de vivre et de réaliser leurs ambitions, un Sénégal où ils resteront par choix, et non par contrainte. C’est à cette condition et à cette condition seulement
Que la coopération migratoire deviendra une véritable politique de développement humain
Boubacar Sèye
Chercheur et consultant en migrations internationales
Président d’Horizon Sans Frontières


