Après la publication, en juillet 2025, de son ouvrage Appel à l’Unité pour le Changement et l’Innovation, Mamadou Moustapha SENE poursuit avec constance son engagement intellectuel, porté par la conviction que le savoir doit servir la société et contribuer à sa transformation.
De, et si les intellectuels avaient failli à leur mission dans la divergence entre le président Bassirou Diomaye Faye et l’ex-Premier ministre Ousmane Sonko ?
« La pire trahison de l’intellectuel est de mettre son savoir au service des passions plutôt qu’au service de la vérité. » — Mamadou Moustapha SENE
Par cette citation, j’exprime l’idée que la valeur d’un intellectuel ne réside pas seulement dans l’étendue de ses connaissances, mais dans la manière dont il les met au service de la société. Le savoir n’est pas une arme destinée à justifier des fidélités partisanes, à flatter une opinion ou à défendre un camp coûte que coûte. Sa vocation première est d’éclairer la conscience collective par la recherche de la vérité, l’exercice de la raison critique et la poursuite du bien commun.
Les passions politiques sont souvent marquées par l’émotion, la loyauté personnelle et le désir de victoire. Elles peuvent conduire à déformer les faits, à relativiser les principes et à transformer l’adversaire en ennemi. Lorsque l’intellectuel accepte de soumettre son jugement à ces passions, il renonce à son indépendance et cesse d’être un guide pour devenir un acteur parmi d’autres du conflit politique. Son savoir perd alors sa fonction émancipatrice pour devenir un simple instrument de légitimation.
Dans le contexte de la divergence entre le président Bassirou Diomaye Faye et l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko, cette réflexion prend une résonance particulière. La responsabilité de l’intellectuel n’est ni de choisir un homme contre un autre, ni d’entretenir les fractures de l’opinion. Elle consiste à rappeler que les personnes sont appelées à passer, tandis que les principes, les institutions et l’intérêt général doivent demeurer ad vitam æternam. Son rôle est d’élever le débat au-dessus des appartenances partisanes afin que la raison l’emporte sur la passion, le dialogue sur la confrontation et la République sur les ambitions individuelles.
Ainsi, il est légitime de dire que la véritable fidélité de l’intellectuel n’est pas envers le pouvoir, l’opposition ou un leader politique. Elle est envers la vérité, la justice et le bien commun. C’est cette fidélité qui fonde sa légitimité morale et qui donne à son savoir sa plus haute utilité : non pas diviser les consciences, mais les éclairer.
Le Sénégal traverse une période qui appelle moins à la passion qu’à la réflexion. Les divergences apparues entre le président Bassirou Diomaye Faye et l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko suscitent de nombreuses réactions. Les citoyens prennent position, les militants défendent leurs convictions, les analystes commentent les événements. Mais au milieu de ce tumulte, une interrogation fondamentale demeure : où sont les intellectuels ? Et surtout, remplissent-ils encore leur véritable mission ?
Toutes les époques enseignent que les crises politiques ne constituent pas en elles-mêmes une menace pour les nations. Depuis Héraclite, le conflit est reconnu comme une dimension inhérente à la vie des sociétés ; il peut même devenir un moteur de transformation lorsqu’il est discipliné par la raison et le droit. Ce qui met véritablement une République en péril, ce n’est donc pas l’existence du désaccord, mais la disparition des principes qui permettent de le réguler. Lorsque la passion supplante la raison, lorsque les fidélités personnelles l’emportent sur la fidélité à la République et lorsque l’intérêt particulier se substitue au bien commun, la politique cesse d’être l’art de gouverner pour devenir l’expression de rapports de force. Dans un tel contexte, les intellectuels ne peuvent se contenter d’observer ou d’alimenter les clivages : leur devoir est de rappeler, avec Aristote, que la finalité de toute communauté politique est la recherche du bien commun ; avec Kant, que la dignité de la politique réside dans sa soumission à la morale ; et avec Hannah Arendt, que la pérennité d’un État dépend moins de la puissance de ses dirigeants que de la solidité de ses institutions et de la responsabilité de ses citoyens.
Dans La Trahison des clercs, Julien Benda ne reproche pas aux intellectuels de s’intéresser à la politique ; il leur reproche de sacrifier la vérité à la fidélité partisane. Selon lui, la vocation du « clerc » est de défendre des valeurs qui transcendent les intérêts immédiats : la vérité, la justice, la raison et l’universel. Dès l’instant où l’intellectuel subordonne son jugement à la conquête ou à la conservation du pouvoir, il renonce à son indépendance critique et trahit la mission même qui fonde sa légitimité. Il ne devient plus la conscience de la société, mais l’auxiliaire des passions collectives.
Cette critique rejoint l’exigence socratique selon laquelle une vie politique juste ne peut être dissociée de la recherche incessante de la vérité. Elle s’accorde également avec Kant, pour qui la raison doit demeurer autonome et ne jamais être asservie à des intérêts particuliers. Dès lors, un intellectuel qui met son savoir au service d’un camp plutôt qu’au service de la vérité cesse d’éclairer le débat public : il contribue à obscurcir le jugement des citoyens. Son savoir perd alors sa dimension critique pour devenir un simple instrument de légitimation idéologique.
Dans une démocratie, la grandeur de l’intellectuel ne réside donc ni dans sa proximité avec le pouvoir ni dans son influence sur les masses, mais dans sa capacité à préserver son indépendance d’esprit, à soumettre toutes les positions au tribunal de la raison et à rappeler, même lorsque cela dérange, que le bien commun est supérieur aux intérêts des hommes et des partis.
Cette réflexion demeure d’une étonnante actualité. L’intellectuel ne devrait jamais être le gardien d’un homme, mais celui des principes. Il ne protège pas des individus ; il protège des idées, des institutions et des valeurs. Sa fidélité première appartient à la vérité, à la justice et à la République.
Aristote rappelait que l’homme est un « animal politique », non parce qu’il est destiné au conflit, mais parce qu’il est naturellement appelé à vivre dans la cité. Or, aucune cité ne peut survivre durablement si l’intérêt général est sacrifié sur l’autel des ambitions personnelles. Cette exigence vaut davantage encore pour ceux qui prétendent éclairer l’opinion.
Emmanuel Kant soutenait que toute action véritablement morale devait pouvoir être érigée en loi universelle. Dès lors, une question s’impose : un intellectuel peut-il légitimement défendre un intérêt particulier au détriment de l’intérêt général ? Si une telle attitude devenait la norme, la confiance dans la parole intellectuelle finirait par disparaître. L’intellectuel perdrait alors sa crédibilité, son indépendance et sa fonction de conscience critique.
Antonio Gramsci rappelait que chaque société produit ses intellectuels. Mais il insistait surtout sur leur responsabilité : accompagner le peuple vers une compréhension plus lucide de sa réalité, dépasser les appartenances partisanes et contribuer à la formation d’une conscience nationale.
C’est précisément à l’aune de cette responsabilité que doit être analysée la divergence entre le président Bassirou Diomaye Faye et l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko. Il ne s’agit ni de désigner un vainqueur ni de condamner un vaincu. La véritable question est de savoir comment préserver l’unité nationale sans étouffer le débat démocratique. Une démocratie mature ne demande pas l’uniformité des opinions ; elle exige simplement que les désaccords soient arbitrés dans le respect des institutions, de l’État de droit et du dialogue.
La réconciliation entre ces deux figures majeures de la vie politique constituerait-elle un bien pour le Sénégal ? Personne ne peut l’affirmer avec certitude. En revanche, si une telle réconciliation repose sur la justice, la responsabilité, le respect des institutions et la primauté de l’intérêt général, elle pourrait contribuer à restaurer la confiance, à renforcer la stabilité et à créer un climat favorable au développement. Car aucune nation ne bâtit durablement son avenir dans la fragmentation permanente.
À cet égard, certains voient en Bassirou Diomaye Faye l’incarnation d’un renouveau démocratique et en Ousmane Sonko l’artisan majeur de la rupture politique ayant conduit à l’alternance. Ces perceptions, légitimes dans une démocratie, ne doivent cependant jamais conduire à une personnalisation excessive du destin national. Les hommes passent ; les institutions demeurent. Elles constituent la mémoire de l’État et la garantie de la continuité républicaine. Les fragiliser au nom de fidélités personnelles reviendrait à compromettre l’avenir collectif.
Une autre interrogation mérite alors d’être posée : si les intellectuels abandonnent progressivement leur indépendance d’esprit pour devenir les défenseurs systématiques d’intérêts particuliers, le mot « intellectuel » conservera-t-il encore son véritable sens ? Sans doute que non. Un diplôme ne suffit pas à faire un intellectuel ; c’est l’usage du savoir qui le définit. Le savoir devient véritablement intellectuel lorsqu’il éclaire, rassemble, questionne et libère les consciences.
Le Sénégal n’a pas seulement besoin d’experts ou de diplômés. Il a besoin de femmes et d’hommes libres, capables de dire la vérité avec courage, de critiquer sans haine, de proposer sans calcul et de rappeler, dans les moments de tension, que la Nation est toujours plus grande que ceux qui la dirigent.
Comme le rappelait le défunt juge Kéba Mbaye, « Ce n’est pas la politique politicienne qui développe un pays. » Cette affirmation ne constitue pas seulement une critique des rivalités partisanes ; elle renvoie à une conception exigeante de la politique. Depuis Aristote, la politique est pensée comme l’art d’ordonner la cité en vue du bien commun, et non comme la conquête ou la conservation du pouvoir pour elle-même. Lorsqu’elle se réduit à la logique des personnes, des calculs électoraux ou des intérêts particuliers, elle perd sa finalité éthique et cesse d’être un instrument d’émancipation collective.
Le développement durable d’une nation ne procède jamais de la victoire d’un camp sur un autre. Il naît de la solidité des institutions, de la primauté du droit, de la continuité de l’État, de la compétence des gouvernants et de la capacité des citoyens à faire prévaloir l’intérêt général sur leurs préférences partisanes. Autrement dit, une nation ne progresse véritablement que lorsque la raison politique l’emporte sur les passions politiques, lorsque les institutions sont plus fortes que les hommes et lorsque le pouvoir est conçu comme une responsabilité envers le peuple plutôt que comme une fin en soi.
De son côté, Thomas Sankara affirmait : « On ne peut pas se développer sans la mobilisation. » Mais cette mobilisation ne doit pas être celle des clans ou des ambitions personnelles ; elle doit être celle d’un peuple tout entier, uni autour d’un projet national, d’une éthique de responsabilité et d’une volonté commune de bâtir l’avenir.
C’est pourquoi les intellectuels portent aujourd’hui une responsabilité historique : élever le débat public, favoriser le dialogue, défendre les institutions républicaines et rappeler que la politique n’est pas une fin en soi, mais un instrument au service de la Nation. Si le président Bassirou Diomaye Faye et l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko parviennent à dépasser leurs divergences dans le respect des principes républicains, ce ne sera pas seulement une victoire personnelle. Ce sera avant tout une victoire de la République, de la démocratie et du peuple sénégalais.
Pour ne pas conclure un débat qui mérite encore d’être approfond, la véritable grandeur d’un intellectuel ne réside ni dans sa proximité avec le pouvoir, ni dans son aptitude à défendre un homme, un parti ou une idéologie. Elle réside dans sa capacité à demeurer libre lorsque les autres choisissent l’alignement, à préserver son indépendance lorsque les passions réclament la soumission, et à faire prévaloir la raison sur les intérêts immédiats. Car la vocation première de l’intellectuel n’est pas de produire du consensus, mais d’éclairer le jugement des citoyens en soumettant toute action politique à l’exigence de la vérité, de la justice et de l’universel.
À cet égard, l’intellectuel authentique est le gardien de la conscience critique d’une nation. Il rappelle que la légitimité politique ne procède pas seulement de la conquête démocratique du pouvoir, mais également du respect permanent des principes qui fondent l’État de droit. Lorsque la fidélité à une personne l’emporte sur la fidélité aux institutions, la République s’affaiblit ; lorsque l’intérêt général cède devant les intérêts particuliers, la démocratie perd progressivement son âme.
Les hommes sont appelés à passer ; les institutions, lorsqu’elles sont respectées et consolidées, assurent la continuité historique de la Nation. Elles constituent cette mémoire collective qui survit aux alternances politiques et protège les générations futures contre l’arbitraire. Défendre les institutions ne revient donc pas à défendre le pouvoir en place ; c’est défendre les conditions mêmes de la liberté, de la justice et de la stabilité.
Ad vitam æternam, la responsabilité historique des intellectuels ne saurait être ni d’attiser les fractures ni de sanctifier les dirigeants, mais de maintenir vivant l’idéal républicain en rappelant que le bien commun demeure la seule finalité légitime de l’action politique. C’est seulement lorsque la raison gouverne les passions, que les institutions prévalent sur les hommes et que l’intérêt général transcende les intérêts particuliers qu’une nation peut espérer construire un développement durable, une démocratie solide et un avenir véritablement commun.
Mamadou Moustapha SENE est un élève-maître au CRFPE de Kaffrine et étudiant au département de philosophie
