EXCLUSIF — Ce que contient le dossier du Sénégal devant le TAS : les 5 armes pour reprendre la CAN

Vingt-quatre heures après la confirmation officielle par le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) de l’enregistrement de l’appel de la Fédération Sénégalaise de Football (FSF), Senego.com a pu prendre connaissance du mémoire d’appel déposé par la partie sénégalaise. Un document de 17 pages, dense, structuré et juridiquement ambitieux, qui constitue la première offensive formelle du Sénégal pour tenter de récupérer le titre de champion d’Afrique que la CAF lui a retiré le 17 mars 2026 — deux mois jour pour jour après une finale restée dans toutes les mémoires. Analyse complète.

I. Retour sur une finale entrée dans l’histoire par la polémique

Le 18 janvier 2026, le Stade Prince Moulay Abdallah de Rabat accueille la grande finale de la Coupe d’Afrique des Nations TotalEnergies Maroc 2025. Le Sénégal, double champion d’Afrique en titre après ses sacres de 2021 et 2025, affronte le Maroc, pays hôte, dans une atmosphère déjà électrique. L’arbitre désigné est le Congolais Jean-Jacques Ndala Ngambo.

Le match, longtemps verrouillé, bascule dans le chaos à l’entrée du temps additionnel. Tout s’enchaîne en quelques minutes : d’abord, un but d’Ismaïla Sarr refusé pour une faute jugée de Abdoulaye Seck sur Achraf Hakimi — un contact que les images télévisées remettront sérieusement en question. Puis, dans la foulée, un penalty accordé au Maroc après intervention de la VAR pour une faute d’El Hadji Malick Diouf sur Brahim Diaz. L’ancien arbitre international français Bruno Derrien qualifiera cette séquence de « micro-faute pour une macro-sanction ».

C’est le point de rupture. Scandalisés par ce qu’ils perçoivent comme un arbitrage à sens unique en faveur du pays hôte, les joueurs sénégalais, sur instruction de leur sélectionneur Pape Thiaw, quittent la pelouse. Le match est interrompu pendant près de quinze minutes. Dans les tribunes, des supporters sénégalais tentent d’envahir le terrain. La scène est chaotique. Le président de la FIFA, Gianni Infantino, fustigera par la suite des « scènes inacceptables ».

Mais voici le fait central de toute cette affaire : les joueurs reviennent. C’est Sadio Mané, resté sur le terrain, qui va lui-même au vestiaire chercher ses coéquipiers, lançant à ses partenaires : « On va jouer, on joue comme des hommes ». Le jeu reprend. Brahim Diaz tente une Panenka audacieuse à la 90e+24 : Édouard Mendy la capte. Le match va en prolongation. Pape Gueye marque l’unique but. Le Sénégal gagne 1-0. L’arbitre Ndala Ngambo siffle la fin, signe le rapport de match, homologue le résultat.

Le Sénégal est champion d’Afrique. Du moins, c’est ce que tout le monde croit.

II. Le retournement : deux mois de procédure, un titre effacé

Dès le lendemain de la finale, la Fédération Royale Marocaine de Football (FRMF) dépose une protestation formelle auprès de la CAF, demandant l’annulation du résultat sur le fondement des articles 82 et 84 du Règlement de la CAN. L’article 82 stipule qu’une équipe qui « refuse de jouer ou quitte le terrain avant la fin réglementaire du match sans l’autorisation de l’arbitre » est déclarée perdante.

Le 29 janvier 2026, le Jury disciplinaire de la CAF rejette la demande marocaine. Il impose des sanctions individuelles et financières aux deux camps — le sélectionneur Pape Thiaw écope de cinq matchs de suspension et 100 000 dollars d’amende, la FSF reçoit 615 000 dollars d’amendes cumulées, tandis que côté marocain, la FRMF est condamnée à 200 000 dollars pour le comportement des ramasseurs de balles, 100 000 dollars pour l’intrusion dans la zone VAR, et 15 000 dollars pour l’usage de lasers — mais ne touche pas au résultat du match. La protestation marocaine est rejetée.

La FRMF fait appel. Le 17 mars 2026, le Jury d’Appel de la CAF opère un revirement intégral : il annule la décision du Jury disciplinaire, déclare le Sénégal forfait, et homologue un score de 3-0 en faveur du Maroc. Parallèlement, les sanctions contre la FRMF sont réduites : l’amende pour les ramasseurs de balles passe de 200 000 à 50 000 dollars, celle pour le laser de 15 000 à 10 000 dollars. Seule l’amende de 100 000 dollars pour l’intrusion dans la zone VAR est maintenue.

La réaction sénégalaise est immédiate. La FSF dénonce « une décision inique, sans précédent et inacceptable, qui jette le discrédit sur le football africain » et annonce la saisine du TAS. Le 25 mars 2026, le Tribunal de Lausanne confirme officiellement l’enregistrement de l’appel.

III. L’arsenal juridique du Sénégal : cinq moyens pour faire tomber la décision

Le mémoire d’appel de la FSF, que Senego.com a pu analyser dans son intégralité, déploie une stratégie juridique structurée autour de cinq moyens de droit, articulés avec méthode et appuyés sur la jurisprudence du TAS et le droit suisse. Chacun attaque la décision du Jury d’Appel sous un angle différent.

Premier moyen : il n’y a pas eu d’abandon

C’est le cœur du dossier. La FSF soutient que l’article 84 du Règlement de la CAN ne peut s’appliquer que lorsqu’une équipe abandonne définitivement un match, empêchant celui-ci de produire un résultat sportif. Or, les joueurs sénégalais sont revenus sur le terrain, le match a repris, s’est poursuivi en prolongation, et s’est terminé normalement. Le mémoire développe un raisonnement logique implacable : le forfait, par nature, vise à combler un vide, à désigner un vainqueur en l’absence de résultat sportif. Il ne saurait « effacer un résultat existant ». L’avocat de la FSF distingue le forfait comme « sanction ex ante à résultat sportif inexistant », et non « sanction ex post à résultat sportif acquis » — une formulation qui pourrait faire jurisprudence.

Sur le plan des éléments constitutifs de l’infraction, la FSF argue que ni l’élément matériel (interruption définitive) ni l’élément intentionnel (volonté de ne pas jouer) ne sont réunis. Les joueurs ont obtempéré à la sommation de l’arbitre et sont revenus dans les délais. Le mémoire cite la jurisprudence CAS 2008/A/1545 et CAS 2014/A/3516, qui consacrent le principe d’interprétation stricte des textes disciplinaires sportifs : une sanction ne peut être étendue par analogie à des situations qu’elle ne couvre pas expressément.

Deuxième moyen : l’autorité de l’arbitre a été bafouée

Le deuxième angle d’attaque vise directement l’architecture institutionnelle du football. La FSF invoque la Loi 5 des Lois du Jeu de l’IFAB, qui confère à l’arbitre une autorité « exclusive et définitive » sur les faits du match, y compris la validation du résultat. En faisant reprendre le jeu après l’incident, en arbitrant la prolongation, puis en homologuant le score final par son coup de sifflet et la signature du rapport de match, l’arbitre Ndala Ngambo a exercé cette prérogative souveraine.

L’argument est puissant : une instance disciplinaire ne peut pas, a posteriori, décider qu’un match aurait dû être arrêté alors que l’arbitre lui-même a décidé de le poursuivre. Faire cela, c’est substituer son appréciation à celle de l’homme du terrain — ce qui, selon la FSF, excède les attributions du Jury d’Appel et porte atteinte au principe de sécurité des résultats sportifs, reconnu comme un pilier de la gouvernance sportive internationale par la jurisprudence constante du TAS.

Troisième moyen : pas de peine sans loi claire

La FSF invoque le principe nulla poena sine lege clara, pilier du droit disciplinaire sportif consacré par la jurisprudence CAS 2001/A/330 et confirmé par le Tribunal fédéral suisse (ATF 134 III 186). Ce principe exige que toute sanction repose sur une base légale suffisamment précise pour être prévisible par son destinataire. Or, l’article 84 du Règlement de la CAN ne prévoit pas, dans son libellé, la possibilité de prononcer un forfait sur un match terminé et dont le résultat a été homologué. Aucune fédération, aucun juriste de droit sportif, soutient la FSF, ne pouvait raisonnablement anticiper une telle application de la règle.

Quatrième moyen : une sanction disproportionnée

C’est peut-être le moyen le plus percutant pour l’opinion publique. La FSF soutient que le retrait d’un titre continental acquis sur le terrain constitue « la plus lourde sanction sportive concevable » et qu’elle est « manifestement et grossièrement disproportionnée » au regard des faits. Le mémoire énumère méthodiquement les circonstances atténuantes : le retour volontaire et rapide des joueurs, l’absence de toute perturbation ultérieure, le fait que l’interruption momentanée n’a procuré aucun avantage sportif au Sénégal, et surtout le contexte créé par les violations graves et répétées du camp marocain — lasers, manipulation des ramasseurs de balles, intrusion dans la zone VAR — toutes reconnues et sanctionnées par la CAF elle-même.

La FSF s’appuie sur l’article 27 du Code civil suisse, applicable à titre supplétif dans les procédures TAS, qui prohibe les engagements excessifs portant atteinte aux droits fondamentaux. Elle cite également la jurisprudence du Tribunal fédéral suisse (ATF 134 III 193) selon laquelle une sanction d’une disproportion extrême est incompatible avec l’ordre public. Un argument signal : le Jury disciplinaire initial de la CAF avait, au vu des mêmes faits, estimé que la sanction maximale n’était pas justifiée.

Cinquième moyen : la CAF s’est contredite

Le dernier moyen invoque le principe venire contra factum proprium — l’interdiction de se contredire au détriment d’autrui — ancré dans l’article 2 du Code civil suisse (bonne foi). La CAF, par l’entremise de son Jury disciplinaire, avait d’abord rejeté la protestation marocaine et maintenu le résultat. La FSF avait légitimement organisé sa situation sur cette base : communication institutionnelle, célébrations nationales, préparation des compétitions internationales. Le revirement complet opéré en appel, « au seul bénéfice du pays organisateur », constitue selon le mémoire un comportement contradictoire prohibé par le droit.

La FSF soulève également un manquement au droit à un procès équitable : la décision du Jury d’Appel a été rendue sans que la FSF ait eu la pleine opportunité de répondre à la thèse finalement retenue, qui diffère substantiellement de celle qui avait prévalu en première instance. Le mémoire invoque l’article 182 alinéa 3 de la LDIP (Loi suisse sur le droit international privé), qui garantit le droit d’être entendu.

IV. Ce que le mémoire ne dit pas — ou pas assez

L’analyse du document révèle aussi des zones de silence qui pourraient s’avérer problématiques pour la stratégie sénégalaise.

Sur le trophée et le prize money, d’abord. Le mémoire demande certes le « rétablissement de la FSF dans la plénitude de ses droits en qualité de Championne d’Afrique des Nations 2025, avec toutes les conséquences sportives, protocolaires et financières », mais il n’y a aucune demande spécifique et chiffrée concernant la conservation du trophée physique, ni un calcul précis du prize money en jeu. Le montant des dommages-intérêts apparaît sous la forme d’un placeholder — « CHF [MONTANT] » — ce qui suggère que cette partie du dossier reste à compléter.

Plus notable encore : le mémoire ne fait aucune référence aux arguments de la FRMF. Les mémoires de la fédération marocaine ne sont ni cités, ni réfutés point par point. La FSF se concentre exclusivement sur la décision du Jury d’Appel sans engager de dialogue contradictoire avec la partie adverse. C’est un choix stratégique qui peut se comprendre — le TAS statue de novo et réexamine l’ensemble du dossier — mais qui laisse une flanque ouverte.

Enfin, on note que la FSF demande dans ses conclusions la suspension immédiate du délai de dépôt du mémoire d’appel, au motif que la CAF n’a communiqué que le verdict de son Jury d’Appel sans les motivations détaillées. Le TAS a confirmé cette demande dans son communiqué du 25 mars. Cela signifie que le mémoire analysé ici pourrait être complété ou amendé une fois les motivations complètes reçues.

V. Le double standard : les violations marocaines, un éléphant dans la pièce

L’un des aspects les plus frappants de cette affaire reste le contraste entre la sévérité appliquée au Sénégal et le traitement réservé aux violations marocaines. Le mémoire sénégalais consacre une partie significative à établir le contexte dans lequel l’incident s’est produit, détaillant les violations reconnues par la CAF elle-même.

Les ramasseurs de balles du stade ont été reconnus en violation des règlements, perturbant délibérément le rythme du match. Des lasers ont été dirigés contre les joueurs sénégalais. Des joueurs et officiels marocains ont envahi la zone de révision VAR, entravant le travail de l’arbitre — une violation des articles 82 et 83 du Code disciplinaire que la CAF a elle-même jugée avérée et sanctionnée. Par ailleurs, le rapport du commissaire de match et celui de l’arbitre établissent que les joueurs marocains ont exercé une pression considérable sur le corps arbitral, notamment Brahim Diaz s’adressant de façon « très virulente » à l’arbitre pour l’intimer de faire appel à la VAR.

Pourtant, ces violations n’ont eu aucune conséquence sur le résultat du match. Mieux : en appel, les amendes marocaines ont été réduites (de 200 000 à 50 000 dollars pour les ramasseurs de balles, de 15 000 à 10 000 dollars pour les lasers), tandis que dans le même temps, le Sénégal perdait son titre continental. Ce contraste constitue l’un des arguments implicites les plus puissants du dossier sénégalais.

VI. La bataille de Lausanne : ce qu’il faut attendre

La procédure devant le TAS s’annonce longue et incertaine. Conformément aux règles procédurales, l’appelant dispose normalement de vingt jours pour déposer son mémoire d’appel, puis les intimés disposent d’un délai équivalent pour répondre. Mais la demande de suspension formulée par la FSF — en raison de l’absence de motivations complètes de la décision de la CAF — rend le calendrier imprévisible. Le directeur général du TAS, Matthieu Reeb, a indiqué que l’institution disposait des ressources nécessaires pour traiter ce litige en garantissant « une procédure équitable menée dans les meilleurs délais ».

Un enjeu procédural clé porte sur la demande de mesures provisionnelles. La FSF sollicite le sursis à exécution de la décision attaquée afin d’éviter que celle-ci ne produise des « effets irréversibles », notamment sur les droits de participation aux compétitions internationales. Si le TAS accorde ce sursis, le Sénégal pourrait théoriquement continuer à se prévaloir de son titre en attendant le verdict final.

Le TAS statuera en tant que juridiction de pleine juridiction (de novo review), ce qui signifie qu’il réexaminera l’intégralité des faits et du droit, sans être lié par les constats du Jury d’Appel. C’est une garantie importante pour la FSF, qui estime ne pas avoir été pleinement entendue lors de la procédure interne à la CAF.

VII. Au-delà du Sénégal : une affaire qui engage l’avenir du football africain

Quelle que soit l’issue, cette affaire crée un précédent d’une portée considérable. Si le TAS confirme la décision de la CAF, cela signifierait qu’une instance disciplinaire peut effacer un résultat homologué par l’arbitre des mois après les faits, pour un incident survenu en cours de match et résolu avant la fin de celui-ci. Cela ouvrirait une brèche sans précédent dans le principe de sécurité des résultats sportifs et, potentiellement, encouragerait des recours opportunistes après chaque match litigieux.

Si le TAS annule la décision et rétablit le titre sénégalais, c’est la crédibilité institutionnelle de la CAF qui sera directement touchée. L’affaire mettrait en lumière les lacunes de la gouvernance disciplinaire du football africain et, plus largement, la question de l’influence des pays hôtes sur les décisions des instances confederales — un sujet qui dépasse très largement le cadre de cette finale.

Le mémoire de la FSF pose, en filigrane, une question fondamentale : qui détient le dernier mot sur un résultat sportif — l’arbitre qui était sur le terrain, ou une instance disciplinaire réunie deux mois plus tard dans un bureau ? La réponse du TAS sera scrutrée bien au-delà du football africain.

CHRONOLOGIE DE L’AFFAIRE

●  18 janvier 2026 — Finale CAN 2025 à Rabat. Sénégal bat le Maroc 1-0 après prolongations, après un incident majeur (sortie temporaire des joueurs sénégalais).

●  19 janvier 2026 — La FRMF dépose une protestation formelle auprès de la CAF. La FIFA condamne les « scènes inacceptables ».

●  29 janvier 2026 — Le Jury disciplinaire de la CAF rejette la protestation marocaine, maintient le résultat, mais impose des sanctions financières et individuelles aux deux camps (615 000 $ pour la FSF, 315 000 $ pour la FRMF).

●  17 mars 2026 — Le Jury d’Appel de la CAF annule la décision du Jury disciplinaire, déclare le Sénégal forfait, homologue un score de 3-0 pour le Maroc. Réduit les sanctions marocaines.

●  17 mars 2026 — La FSF dénonce « une décision inique » et annonce la saisine du TAS.

●  25 mars 2026 — Le TAS confirme officiellement l’enregistrement de l’appel de la FSF contre la CAF et la FRMF.

●  À venir — Constitution de la formation arbitrale, établissement du calendrier procédural, éventuelle audience. Délai imprévisible en raison de la demande de suspension.

Senego.com — Rédaction

Article publié le 26 mars 2026. Les informations contenues dans cet article sont fondées sur l’analyse d’un document confidentiel dont Senego.com a eu connaissance, croisé avec les sources publiques disponibles. La procédure devant le TAS est confidentielle.

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4 commentaires

  1. Je suis convaincu que le Tas va donner raison au Sénégal ont va jubilé c’est sûr une 2 ème fois inshallah

  2. Le Maroc veut acheter le plus grand trophée africain de football au vu et au su de tout le monde comme au supermarché, c’est du jamais vu. La plus grosse imposture du monde, on dirait l’arnaque du siècle. Si seulement la honte pouvait tuer.

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