Et si nous étions tous des Pape Thiaw ? (Par Ousmane Fall BATORA)

 » À chaque échec, le Sénégal cherche un coupable. Après l’élimination des Lions face à la Belgique, ce coupable avait un nom : Pape Thiaw. En quelques heures, le sélectionneur est devenu le symbole de toutes nos frustrations, comme si un homme pouvait, à lui seul, expliquer les limites d’une nation entière.

Mais une question me hante depuis cette défaite : et si nous étions, au fond, tous des Pape

Thiaw ?

Je ne cherche ni à défendre ni à accabler le sélectionneur. Mon propos est ailleurs. Car une équipe nationale ne tombe jamais du ciel. Elle est le produit d’une société, de ses qualités comme de ses faiblesses. Le football ne crée pas nos contradictions ; il les révèle. Nous avons développé un étrange réflexe : celui de chercher, à chaque difficulté, une explication extérieure. L’arbitre, l’entraîneur, la malchance, le destin… Rarement nous acceptons de regarder notre propre reflet.

Avant même les grands rendez-vous, les réseaux sociaux se remplissent de vidéos d’influenceurs ou de pseudo-marabouts promettant d’« atteindre » mystiquement les joueurs adverses. Qu’il s’agisse de Michael Olise, de Kylian Mbappé ou d’un autre, certains prétendent pouvoir modifier l’issue d’un match par des forces invisibles. Des milliers de personnes y croient. Ce phénomène pourrait prêter à sourire s’il n’était pas le symptôme d’une réalité plusprofonde : nous avons parfois plus confiance dans l’invisible que dans le travail. Notre rapport au passé raconte la même histoire.

Parce que Kalidou Coulibaly, Sadio Mané et Idrissa Gana Guèye ont tant donné au Sénégal, nous éprouvons des difficultés à les regarder avec la froideur qu’exige parfois la haute compétition. Nous confondons reconnaissance et lucidité. Nous continuons parfois à juger les hommes à la lumière de ce qu’ils furent plutôt que de ce qu’ils sont devenus. Oui, ils ont tant donné au Sénégal, mais si nous confondons parfois reconnaissance et lucidité, l’émotion remplacera alors l’analyse.

J’ai souvent été fasciné par le génie commercial des Sénégalais. Au marché Sandaga, après mon baccalauréat, j’ai rencontré des hommes partis de rien, capables de bâtir un patrimoine par la seule force de leur courage. Mais j’ai aussi observé un phénomène récurrent : une fois la maison construite, la voiture achetée et le confort installé, beaucoup cessent de bâtir. Comme si réussir consistait à sortir de la pauvreté, et non à construire une œuvre qui nous survivra. Là encore, le football nous ressemble : nous savons atteindre le sommet, mais nous peinons à y demeurer. Comme lorsqu’on a mené 2 buts à 0.

Nous admirons parfois des fortunes sans nous interroger sur la richesse réellement créée. Nous sommes un peuple qui sait conquérir. Nous avons encore du mal à durer. Nous célébrons les victoires comme des aboutissements alors qu’elles devraient être des points de départ. Dans le même temps, les réseaux sociaux donnent une tribune à des individus qui prétendent guérir toutes sortes de maladies graves sans aucune preuve scientifique. D’autres promettent de faire revenir un conjoint grâce au « nob », comme si les sentiments humains pouvaient être manipulés à volonté par des pratiques occultes. Plus inquiétant encore, ces discours trouvent un public. Comme ceux qui ont cru à la réussite de cette fédération, qui ont mis sur le banc de touche des personnes comme Mady Touré de Génération Foot, Saer Seck de Jambaar, etc., des personnes qui ont fait leurs preuves dans le football local.

À l’inverse, les chercheurs, les médecins, les ingénieurs, les entrepreneurs et tous ceux qui bâtissent patiemment le pays par leur travail restent souvent dans l’ombre.

Nos contradictions sont nombreuses. Nous nous indignons rapidement lorsqu’un individu porte atteinte à l’honneur d’un autre, mais nous semblons parfois moins exigeants face aux escroqueries qui ruinent des familles entières.

C’est au Sénégal que j’ai vu qu’on peut emprisonner pour une insulte publique, mais qu’on te laisse libre si tu arnaques des dizaines de millions d’honnêtes citoyens parce que c’est une affaire civile. Nous réclamons l’excellence pour nos propres enfants, tout en acceptant que, dans une partie du Sénégal, l’implantation de nouvelles écoles publiques demeure fortement restreinte, tandis que les établissements privés y sont présents. Comme si une éducation de qualité devait dépendre des moyens financiers des familles plutôt que d’être un droit garanti à chaque enfant. Nous invoquons l’intérêt national dans nos discours, mais nos décisions restent encore trop souvent guidées par nos appartenances religieuses, confrériques, ethniques,

familiales ou politiques.

Voilà pourquoi je dis que nous sommes peut-être tous des Pape Thiaw. Le Sénégal possède pourtant tout ce qu’il faut pour réussir. Ce qui nous manque n’est pas le potentiel, mais une culture permanente de l’exigence. Le jour où nous valoriserons davantage la compétence que les relations, le travail que les raccourcis et l’intérêt général que les appartenances particulières, nos victoires ne seront plus des accidents. Elles deviendront une habitude. Pape Thiaw n’est peut-être pas le véritable sujet de cette tribune. Il en est simplement le prétexte. Car demain, un autre sélectionneur viendra. Puis un autre encore. Nous continuerons à changer les hommes si nous refusons de changer nos habitudes.

Une nation ne progresse pas parce qu’elle trouve de meilleurs coupables. Elle progresse lorsqu’elle devient capable de produire de meilleurs citoyens.

Alors oui, la véritable question n’est pas de savoir si Pape Thiaw était l’homme de la situation.

La véritable question est celle-ci : sommes-nous, chacun à notre place, à la hauteur du Sénégal que nous rêvons de construire ? La véritable question est celle-ci : sommes-nous enfin devenus le peuple que nous attendions de lui ? »

OUSMANE FALL BATORA

Commerçant au marché Sandaga ousmaness@icloud.com

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