La chicha reste proposée dans des bars et restaurants sénégalais malgré son interdiction depuis 2020. Le dispositif prévu pour encadrer l’importation, la distribution, la vente et l’usage ne prévoit aucune sanction.
En septembre 2020, Abdoulaye Diouf Sarr, alors ministre de la Santé, et Assome Aminata Diatta, alors ministre du Commerce, ont signé un arrêté prohibant formellement l’importation, la distribution, la vente et l’usage de la chicha. Les importateurs disposaient de six mois pour écouler leurs stocks. Ce délai a pris fin en mars 2021. La police, la gendarmerie et les douanes étaient chargées de l’exécution du texte.
L’interdiction de la chicha au Sénégal se heurte toutefois à l’absence de peine prévue par l’arrêté. Un acte ministériel ne peut pas, à lui seul, créer une infraction pénale. Le texte a donc interdit la pratique sans préciser la sanction applicable.
Une opération documentée par dakaractu a eu lieu en 2023. Le service régional du commerce avait saisi des milliers d’appareils dans dix-huit restaurants de Dakar. Selon le récit de Djibril Wellé, de la Ligue sénégalaise contre le tabac, le matériel a été rendu dès le lendemain, sous « une pression énorme ». La loi n° 2014-14 du 28 mars 2014 ne mentionnerait pas explicitement la chicha, selon le motif avancé.
Cette interprétation est contestée par la lecture de la loi. Depuis juillet 2016, il est interdit de fumer dans les restaurants, les bars, les hôtels et les discothèques. Le texte ne distingue pas la substance brûlée. Une pipe à eau allumée dans la salle d’un restaurant relève donc de cette interdiction.
Le Mali a adopté, le 7 juillet 2026, un arrêté interministériel allant plus loin. Il interdit l’importation, la production, la vente, la détention, la publicité, l’apologie et la consommation de chicha. La production et l’importation peuvent y être punies de trois ans de prison et de quinze millions de francs d’amende. Deux semaines après cette décision, le garde des Sceaux Mamoudou Kassogué a demandé aux procureurs une « répression exemplaire ».
Au Sénégal, le raccordement de l’interdiction à une disposition pénale n’a pas été réalisé. Le vide laisse ainsi la chicha accessible dans certains établissements, alors que ses risques sanitaires sont documentés. Il alimente aussi le décalage entre les chiffres nationaux du tabagisme et la réalité observée par les acteurs de terrain.
L’enquête GATS 2025 indique en effet une baisse de plus de 25 % de la consommation de tabac chez les adultes par rapport à 2015, avec un taux de fumeurs estimé à 4,4 % en 2023. Cette prévalence est jugée irréaliste par des acteurs de la société civile, qui contestent les résultats en soulignant l’écart avec la situation constatée dans les établissements et l’inapplication persistante des textes réglementaires. Ces chiffres ne permettent par ailleurs pas d’isoler la chicha, puisque le Sénégal ne dispose pas d’enquête consacrée spécifiquement à cette pratique.
L’eau ne filtre pas la fumée du narguilé. Elle la refroidit, ce qui facilite une inhalation plus profonde et plus longue. Une séance dure généralement quarante à soixante minutes et comprend cinquante à deux cents bouffées, contre huit à douze bouffées pour une cigarette consommée en cinq à sept minutes.
Pour une séance de quarante-cinq minutes, les équivalences varient selon le produit mesuré : environ une cigarette et demie pour la nicotine, une vingtaine pour le monoxyde de carbone, vingt-six pour le goudron et quarante pour le volume de fumée inhalée. El Hadj Oumar Diène, président de l’Association nationale des imams et oulémas du Sénégal, évoque l’équivalent de quarante cigarettes en se référant au volume de fumée.
Le charbon utilisé libère davantage de monoxyde de carbone. L’embout partagé peut aussi favoriser la transmission de la tuberculose, de l’herpès buccal et de certaines hépatites, selon les autorités sanitaires. Les personnes travaillant dans les cafés à chicha sont également exposées à des substances toxiques dans les espaces non-fumeurs.
Les jeunes sont particulièrement concernés. Les résultats de l’enquête mondiale sur le tabagisme chez les adultes, présentés à Dakar en juillet 2026, indiquent que 58 % des jeunes fumeurs sénégalais ont commencé avant l’âge de vingt ans, avec des cas signalés dès sept ans. Le docteur Oumar Ba, coordonnateur du Programme national de lutte contre le tabac, alerte aussi sur des cigarettes électroniques dissimulées sous la forme de marqueurs ou de stylos, dont certaines contiennent des dérivés de cannabis.
Une étude menée en milieu scolaire à Bamako a relevé un âge moyen de dix-sept ans chez les consommateurs, une majorité de filles et un effet de mode cité par plus de la moitié d’entre eux. Ces données ne peuvent pas être transposées à Dakar.
Une méta-analyse portant sur six études et près de soixante mille participants a établi que les jeunes non-fumeurs ayant expérimenté la chicha présentaient une susceptibilité deux fois plus élevée de devenir fumeurs. Ces éléments sont notamment relayés dans les travaux attribués à LISTAB et à Amadou Moustapha Gaye.
