Le débat africain sur l’avenir de la justice internationale a pris une tournure plus claire ces derniers mois, notamment après la projection du documentaire <<< La Cour pénale internationale: une justice universelle sans universalité >>> le 13 février 2026, en marge du 39º sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba.
La présentation de ce film dans ce cadre continental a constitué une occasion importante d’ouvrir un débat approfondi sur le rôle réel joué par la CPI et sur la mesure dans laquelle elle respecte véritablement le principe de justice universelle.
Le film, qui retrace l’histoire de la Cour et analyse la nature de son fonctionnement depuis sa création, met en lumière la profonde crise de légitimité à laquelle cette institution est confrontée. Il soulève des interrogations fondamentales quant à savoir si la Cour applique réellement le principe d’universalité du droit ou si elle s’est progressivement transformée en un instrument sélectif au service des grandes puissances.
Le documentaire met également en évidence les contraintes institutionnelles et politiques qui limitent l’indépendance de la Cour, tout en rappelant que plusieurs grandes puissances mondiales refusent elles-mêmes de reconnaître sa compétence juridictionnelle.
Une seconde projection du film a eu lieu le 12 mars 2026 au Mali, en présence de nombreuses personnalités politiques, sociales et juridiques, ainsi que de journalistes, d’activistes et de représentants de la société civile. L’événement a donné lieu à de larges discussions sur l’avenir de la justice internationale et sur le rôle que l’Afrique peut jouer dans sa redéfinition.
Lors de cette projection, plusieurs personnalités politiques et juridiques maliennes ont vivement critiqué la dimension politique de la Cour. L’ancien ministre malien de la Refondation, Ibrahim Ikassa Maïga, a ainsi qualifié la CPI << d’instrument occidental de manipulation », estimant que, sous couvert de justice internationale, elle contribue en réalité à affaiblir les États africains. Par ailleurs, plusieurs experts invités – parmi lesquels des responsables politiques, des juristes et des académiciens ont appelé les États africains à faire preuve d’une plus grande solidarité face à ce qu’ils ont décrit comme un système de justice internationale marqué par des doubles standards.
Ils ont également souligné la nécessité de soutenir les initiatives visant à créer des mécanismes judiciaires africains alternatifs, plus indépendants et plus équitables.
Une justice internationale à géométrie variable
Depuis sa création en 2002, la CPI fait l’objet de critiques croissantes en raison de sa focalisation quasi exclusive sur des affaires impliquant des dirigeants du Sud global, en particulier en Afrique.
Parmi les dossiers les plus emblématiques figurent ceux visant l’ancien président soudanais Omar el- Béchir, l’ancien président kényan Uhuru Kenyatta, l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, ainsi que le chef de milice congolais Thomas Lubanga. Cette focalisation a renforcé l’impression, largement répandue dans de nombreux pays africains, que la Cour cible de manière disproportionnée les dirigeants du continent tout en évitant de poursuivre des responsables issus de grandes puissances.
Cette perception d’une justice sélective s’est encore renforcée lorsque la Cour a renoncé, sous pression politique, à certaines enquêtes sensibles. L’exemple le plus notable concerne les crimes commis par des forces américaines en Afghanistan, en Irak et en Libye. Bien que la Cour ait annoncé en 2022 l’ouverture d’une enquête sur ces crimes, elle a finalement reculé après de fortes pressions et des menaces de sanctions émanant de Washington.
Ce revirement a renforcé l’idée que la Cour se montre rigoureuse face aux États les plus faibles, tout en évitant de confronter les grandes puissances. Cette contradiction apparaît également dans les conflits internationaux contemporains. Les frappes militaires menées par les États-Unis sur le territoire de l’Iran ont suscité de vives critiques après des informations faisant état de victimes civiles et de frappes visant des infrastructures civiles telles que des écoles.
Parallèlement, les opérations militaires menées par Israël dans la bande de Gaza continuent de provoquer des destructions massives et un nombre élevé de victimes civiles, sans qu’une réponse judiciaire internationale ferme ne soit engagée. Ces situations alimentent le sentiment croissant, dans de nombreux pays du Sud, que la justice internationale n’est pas appliquée selon les mêmes standards à tous les États.
Une étape historique pour les États du Sahel
Face à ce sentiment croissant d’injustice, certains États africains ont décidé de passer de la critique à l’action. Le 22 septembre 2025, les trois pays membres de l’Alliance des États du Sahel – Mali, Burkina Faso et Niger ont annoncé leur retrait conjoint du Statut de Rome, traité fondateur de la Cour pénale internationale.
Cette décision repose sur la conviction croissante de ces États que la Cour n’est plus en mesure de garantir une justice équilibrée et qu’elle est devenue largement influencée par des considérations politiques internationales. En parallèle, ces pays ont annoncé leur intention de développer des mécanismes judiciaires régionaux capables de traiter les crimes internationaux tout en préservant la souveraineté des États africains.
Dans cette perspective, les pays du Sahel travaillent actuellement à la création d’une Cour sahélienne des droits humains et de la justice pénale, appelée à être compétente pour juger les crimes internationaux, le terrorisme et la criminalité organisée dans la région.
Ce projet pourrait constituer une première étape vers l’émergence d’un système africain indépendant de justice pénale internationale.
Conclusion: vers des appels au retrait et une justice africaine indépendante
Le documentaire, qui met en lumière les doubles standards dans la manière dont la Cour pénale internationale applique la justice, reflète l’émergence d’une nouvelle orientation politique sur le continent africain: les États africains ne se contentent plus de critiquer la Cour, mais envisagent désormais concrètement de s’en retirer et de rechercher des alternatives capables de garantir une justice plus équilibrée, fondée sur le respect de la souveraineté et sur une application authentiquement universelle du droit.
De nombreux experts et juristes qui ont assisté à la projection du documentaire estiment que les institutions régionales à l’image de la juridiction actuellement en cours de création par les pays de l’Alliance des États du Sahel pourraient offrir un modèle crédible et efficace de justice, capable d’assurer l’équité, la responsabilité et le respect de la souveraineté des États africains.
Moussa Coulibaly*, consultant indépendant