Secteur Privé National : Osons Nous Dire La Vérité !

Dans sa récente tribune intitulée « Ne tuez pas le secteur privé national ! », Pierre Atépa Goudiaby appelle à défendre nos entreprises et exprime sa solidarité envers un entrepreneur dont les relations commerciales avec une entreprise publique sont contestées par des représentants des travailleurs et des consommateurs. Au-delà de ce cas assez particulier, son plaidoyer nous invite à une réflexion plus large. Car si nous avons raison d’interpeller l’État sur ses responsabilités, nous devons aussi avoir le courage de nous interroger sur les nôtres. Quelle part portons-nous, nous-mêmes entrepreneurs, dans les faiblesses de notre secteur privé ?

Depuis des décennies, nous réclamons un meilleur accès aux financements, une préférence nationale plus affirmée et davantage de marchés publics. Ces revendications sont légitimes. Nous connaissons les difficultés d’entreprendre dans notre pays, les charges, les incertitudes et les engagements parfois non tenus de nos partenaires publics. Mais un secteur privé fort ne se construit pas uniquement à travers les mesures de soutien de l’État. Il dépend également de nos choix économiques et de notre capacité à transformer nos réussites individuelles en une véritable force collective.

Notre secteur privé reste largement tourné vers le commerce, les services, l’intermédiation et l’immobilier. Ces activités jouent un rôle essentiel dans notre économie et leur rentabilité est parfaitement légitime. Mais ne pourrions-nous pas orienter davantage les capitaux qu’elles génèrent vers l’industrie, la transformation locale et l’innovation ? Nous, entrepreneurs, investissons-nous suffisamment dans les secteurs capables de renforcer notre économie, de créer des emplois et de la valeur ajoutée ? Il ne s’agit pas d’opposer les activités économiques entre elles, mais de diversifier nos investissements et d’élargir nos ambitions.

Cette réflexion nous amène à revisiter notre conception du patriotisme économique. Une entreprise entièrement sénégalaise qui importe des produits finis contribue-t-elle nécessairement davantage au développement du pays qu’une entreprise à capitaux mixtes qui produit localement, crée des emplois et transfère des technologies ? Les partenariats entre investisseurs nationaux et étrangers peuvent constituer de puissants leviers d’industrialisation, à condition que les entrepreneurs sénégalais y occupent toute leur place. Notre souveraineté économique ne se mesure pas seulement à la nationalité du capital, mais aussi à notre capacité à produire, à maîtriser les compétences et à créer durablement de la richesse sur notre territoire.

L’État conserve naturellement une responsabilité majeure. Nos entreprises ont besoin d’une énergie compétitive, de financements adaptés, de sécurité juridique et du règlement des marchés publics dans les délais convenus. Elles ont surtout besoin de règles claires, d’une commande publique transparente et d’un environnement où la compétence et le mérite priment sur les relations personnelles. Nous avons besoin d’un État stratège, pas d’un État distributeur de faveurs.

Mais cette exigence envers l’État doit s’accompagner d’une même exigence envers nous-mêmes. Nous ne pouvons ignorer que la corruption, les marchés de complaisance, les surfacturations et les commissions occultes peuvent aussi prospérer avec la complicité d’acteurs privés. Sans porter d’accusations dépourvues de preuves, nous devons reconnaître la nécessité de prévenir ces dérives. Nos organisations représentatives du secteur privé devraient se doter de règles statutaires claires en matière d’éthique, de prévention des conflits d’intérêts et de lutte contre la corruption, applicables à tous, dirigeants compris, avec des sanctions lorsque des manquements sont établis. Nous ne pouvons exiger de l’État une exemplarité que nous ne sommes pas prêts à nous imposer.

Nos organisations doivent également préserver leur indépendance. Le dialogue avec les pouvoirs publics est indispensable, mais il doit rester celui de partenaires libres, capables de soutenir les bonnes initiatives comme de dénoncer les manquements, quel que soit le gouvernement en place. Comment défendre efficacement nos entreprises si nous hésitons à interpeller l’État lorsqu’il ne respecte pas ses engagements ?

Cette indépendance doit s’accompagner d’une solidarité véritable entre entrepreneurs. Nous sommes nombreux à connaître les mêmes difficultés : retards de paiement, obstacles administratifs, problèmes de financement ou d’accès aux marchés. Pourtant, tous ne bénéficient pas de la même attention ni de la même mobilisation. Faut-il être président d’une organisation patronale pour voir ses difficultés trouver aussitôt un écho auprès des pouvoirs publics et susciter une solidarité aussi médiatisée ? Notre solidarité ne devrait dépendre ni du statut ni de l’influence des personnes. Elle doit reposer sur la transparence, l’examen objectif des faits et le respect des règles. C’est ainsi que nous pouvons défendre avec crédibilité et détermination les droits légitimes de chaque entrepreneur.

Mais notre ambition collective ne devrait pas se limiter à défendre nos intérêts. Que construisons-nous réellement ensemble ? Nos organisations réunissent des entrepreneurs disposant de capitaux, d’expériences, de compétences et de réseaux considérables. Pourquoi ne pas mettre davantage ces ressources en commun pour créer des fonds d’investissement, constituer des consortiums industriels et accompagner les PME ? Nous devons dépasser nos rivalités individuelles pour bâtir de véritables champions économiques nationaux, capables de s’imposer sur les marchés régionaux et internationaux. Ouvrons aussi nos réseaux aux jeunes entrepreneurs, transmettons-leur notre expérience et renforçons nos initiatives en faveur de la formation, de l’environnement et des communautés. Nous savons nous mobiliser pour défendre nos intérêts. Apprenons aussi à unir nos forces pour construire.

Enfin, toute réussite entrepreneuriale honnêtement acquise mérite respect et reconnaissance. Entreprendre, prendre des risques et faire prospérer une entreprise sont des contributions précieuses à notre pays. Mais cette réussite nous confère aussi une responsabilité envers la société. Dans un Sénégal où tant de jeunes cherchent encore leur place et où les inégalités demeurent profondes, nous ne pouvons rester indifférents aux difficultés de nos concitoyens. Notre engagement doit également porter sur la justice, l’équité, l’État de droit et les valeurs démocratiques, sans considération partisane. Notre réussite individuelle n’aura de véritable sens que si elle contribue au progrès collectif. N’oublions jamais que nous sommes tous à bord du même navire.

Le véritable patriotisme économique ne consiste donc pas seulement à protéger nos entreprises et nos acquis. Il nous engage à produire, à investir, à innover, mais aussi à transmettre et à partager. Car, au bout du compte, le développement du Sénégal ne se mesurera pas à la fortune de quelques entrepreneurs, mais à la prospérité collective qu’ils auront contribué à construire.

Abdoulaye DIENG

Entrepreneur

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