L’univers de l’art contemporain africain vient de perdre l’une de ses figures les plus singulières, dont le rayonnement international contrastait fortement avec l’anonymat local. À la suite du décès de la sculptrice Awa Seyni Camara, le Professeur Abdoulaye Camara, archéologue et ancien conservateur de musées sénégalais, a livré une analyse détaillée sur le parcours de cette créatrice hors norme.
Selon les informations rapportées par Sud Quotidien, Awa Seyni Camara, issue d’une famille de potières de Casamance, s’est imposée comme une artiste autodidacte majeure. Son exposition au public international a débuté en 1989 lors de l’événement parisien « Magiciens de la Terre ». Depuis, ses œuvres, souvent de grandes dimensions et représentant des figures maternelles, ont intégré de prestigieuses collections en Europe et en Amérique.
Le Professeur Camara met en lumière un paradoxe économique et social frappant. Alors que sur le marché international de l’art, la signature de la sculptrice « vaut de l’or », cette dernière a continué à mener une existence modeste au Sénégal. Elle vendait quelques légumes dans sa cour, où les visiteurs pouvaient acquérir directement ses sculptures à des prix sans commune mesure avec leur valeur marchande mondiale. L’archéologue précise que des collectionneurs profitaient de cette accessibilité pour acheter localement avant de revendre les œuvres à des montants considérablement plus élevés à l’étranger.
L’œuvre d’Awa Seyni Camara se caractérise par une célébration constante de la maternité et de la fécondité. Ses créations, modelées dans l’argile, représentent presque systématiquement des femmes accompagnées d’enfants. Pour l’ancien conservateur du Musée Théodore Monod, cette valorisation de la mère africaine est intrinsèquement liée à celle de la terre nourricière, transformant un matériau du quotidien en un langage universel.
La disparition de l’artiste soulève des enjeux structurels pour le secteur culturel sénégalais. Toujours selon Sud Quotidien, le Professeur Camara appelle à une réflexion sur les mécanismes de protection, de transmission et de valorisation des créateurs locaux. Il pointe l’insuffisance de la médiation culturelle au niveau national, empêchant le grand public de mesurer la portée de ces œuvres. Le spécialiste plaide pour un renforcement des politiques de patrimonialisation des artistes vivants, afin d’assurer la protection juridique et économique de leurs créations ainsi que la sécurité financière de leurs héritiers.