Afrique : la stratégie russe rattrapée par la réalité du terrain

Derrière le vernis triomphaliste de Moscou, une réalité plus sombre émerge sur le continent africain. Alors que le Kremlin parie sur une stratégie d’influence agressive pour combler le vide laissé par l’Occident, les chiffres d’une vaste enquête Afrobarometer (2024-2025) viennent brutalement rappeler les limites de cette ambition : avec seulement 36 % d’opinions favorables, la Russie arrive en dernière position parmi les grandes puissances, loin derrière la Chine ou les États-Unis. Cette défiance grandissante ne se limite pas aux sondages ; elle se manifeste dans les rues de Nairobi, où des familles en larmes exigent le retour de leurs fils enrôlés de force, et dans les rédactions d’Afrique de l’Ouest, piégées par une machine à désinformation sophistiquée mais de plus en plus transparente. De l’usage cynique d’identités volées pour crédibiliser des articles pro-russes à la fin du « déni plausible » avec la transition vers l’Africa Corps, la stratégie moscovite montre aujourd’hui ses fissures. Entre exactions qui nourrissent le recrutement djihadiste et mobilisations citoyennes qui contraignent les gouvernements à agir, l’Afrique commence à tourner le dos à une influence qui se révèle être, pour beaucoup, un fardeau plutôt qu’une alliance.

Une influence à géométrie variable

Selon une enquête Afrobarometer menée en 2024-2025 auprès de plus de 50 000 personnes dans 38 pays africains, seuls 36 % des sondés jugent positive l’influence économique et politique de la Russie, contre 23 % qui la perçoivent négativement. Un ratio de 1,5 pour 1 qui place Moscou en dernière position parmi les grandes puissances, loin derrière la Chine (62 % d’opinions favorables), les États-Unis (52 %), l’Union européenne (50 %) et même l’Inde (39 %).

« La Russie enregistre le taux d’opinions favorables le plus faible parmi les grandes puissances », résume le rapport, soulignant le décalage entre le discours triomphaliste de Moscou et la réalité des perceptions sur le terrain.

Les disparités géographiques sont néanmoins frappantes. Si le Mali affiche un taux d’opinions favorables de 88 %, d’autres pays comme la Zambie, le Lesotho, le Swaziland ou le Botswana plafonnent entre 13 % et 15 %. Une géographie de l’influence qui épouse mal les frontières et révèle les limites d’une stratégie reposant essentiellement sur des alliances avec des régimes militaires isolés.

Afin d’assoir son influence, la Russie utilise des méthodes de désinformation de plus en plus visibles.

Des méthodes de désinformation de plus en plus visibles

Derrière les écrans de certains médias ouest-africains se cache une vérité troublante : des articles signés par des experts géopolitiques qui n’existent pas.

En mars 2025, Al Jazeera a révélé l’ampleur et la précision de l’usine à propagande russe. Celle-ci exploite les failles économiques des rédactions en achetant des espaces éditoriaux pour 80 dollars l’unité, utilise des auteurs inexistants, recourant parfois à des photos de personnes décédées pour leurs photos de profil sur les réseaux sociaux. Ces auteurs inexistants publient des articles, au moins 200 depuis 2021, souvent critiques envers la France et promouvant le narratif russe.

Malgré l’emphase russe mise sur la désinformation, celle-ci ne semble plus suffisante pour toucher la population.

Une influence de plus en plus contestée par les populations

Si le groupe Wagner est présent au Sahel depuis 2018, de par le statut de l’organisation, la Russie jouissait du « déni plausible ». Le groupe de mercenaires pouvait ainsi perpétrer des exactions sans faire reposer le poids de la culpabilité sur l’État russe. Après la mort de Prigogine dans un crash d’avion en août 2023, le ministère russe de la Défense a repris les opérations. Celles-ci ont par ailleurs produit du ressentiment auprès des populations civiles, phénomène dont tire profit les djihadistes. Ces derniers en ont fait leur argument principal de recrutement.

Si les djihadistes profitaient du ressentiment de la population civile pour recruter, les Russes quant à eux se sont mis à recruter de force au sein de la population.

Un recrutement forcé qui fait tache

En novembre 2025, Musalia Mudavadi, premier secrétaire du Cabinet de la République du Kenya, a révélé que plus de 200 Kenyans avaient rejoint l’armée russe. Parmi ceux-ci, certains ont été enrôlés contre leur volonté.

Les populations kenyanes se sont par la suite mobilisées à Nairobi afin de demander au gouvernement de se mobiliser pour le retour des mobilisés ainsi que l’interdiction du recrutement de Kenyans. Cette mobilisation a eu des effets concrets, elle a poussé le premier secrétaire à se rendre en Russie et négocier l’arrêt du recrutement de Kenyans ainsi que le retour de 47 enrôlés.

Cet exemple illustre que le mécontentement des populations peut mener à un changement de posture des autorités de leur pays à la défaveur des ambitions russes.

Le crépuscule du « modèle russe » ?

Si la stratégie du Kremlin en Afrique a longtemps brillé par son audace et sa capacité à exploiter les failles de l’ordre occidental, elle semble aujourd’hui atteindre un mur de réalité. L’outil de la désinformation, aussi sophistiqué soit-il avec ses « journalistes fantômes » et ses identités volées, ne saurait compenser indéfiniment le déficit de crédibilité d’une présence militaire marquée par les exactions et le recrutement forcé. Les chiffres d’Afrobarometer ne mentent pas : la Russie, dernière des grandes puissances en termes de popularité, a échoué à convertir son influence de régimes en adhésion populaire.

Le cas kenyan, où la mobilisation citoyenne a forcé le gouvernement à négocier le rapatriement de ses ressortissants, marque un tournant symbolique majeur. Il prouve que le coût humain de l’alliance avec Moscou devient politiquement intenable pour les dirigeants africains. L’ère où la Russie pouvait s’imposer comme le sauveur impuni d’un continent en quête de souveraineté touche à sa fin. Désormais, face à une population de plus en plus vigilante et exigeante, l’influence moscovite risque de se réduire à une présence de plus en plus coûteuse, isolée et, in fine, vouée à l’échec. L’Afrique, loin d’être un plateau de jeu passif, commence à dicter ses propres règles, et la Russie devra composer avec cette nouvelle donne ou risquer de voir son empire d’influence s’effondrer sur lui-même.
Djibril Wagne

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