Réponse à Juan Branco – La responsabilité des mots : quand la parole juridique exige la mesure

Avant toute chose, il convient de rappeler une exigence essentielle. Dans une République, le respect dû aux institutions ne saurait dépendre des appartenances politiques, des affinités personnelles ou des rapports de proximité que chacun peut entretenir avec les acteurs de la vie publique. Le président de la République du Sénégal, quelles que soient les circonstances politiques, les alliances ou les sensibilités de chacun, demeure le dépositaire de l’autorité suprême de l’État et l’incarnation de la souveraineté populaire.

À ce titre, la fonction qu’il exerce appelle le respect qui s’attache à l’institution qu’elle représente.

Cette exigence revêt une importance particulière lorsqu’elle concerne un professionnel du droit. Un avocat connaît la portée des mots qu’il emploie et sait qu’une qualification juridique engage une responsabilité particulière. 

Or, force est de constater que les interventions publiques de Maître Juan Branco dans le champ politique ont, à plusieurs reprises, suscité des interrogations quant à la rigueur juridique des notions mobilisées et à la précision des qualifications avancées.

Qu’il s’agisse d’une interprétation excessive, d’une lecture discutable des principes de droit ou d’un usage stratégique du vocabulaire juridique dans le débat politique, une même exigence demeure : le droit ne peut être invoqué avec autorité que lorsqu’il est manié avec exactitude.

Car l’approximation juridique n’est jamais anodine. Lorsqu’elle vient d’un avocat, elle prend une dimension particulière. Elle peut contribuer à transformer une analyse politique en apparente accusation juridique. La crédibilité de la parole juridique repose avant tout sur la maîtrise des règles, la prudence des qualifications et le respect des procédures qui fondent l’État de droit.

Il existe des paroles qui ne peuvent être considérées comme de simples opinions. Leur portée dépend parfois moins de leur contenu que de la responsabilité de celui qui les prononce. Certaines paroles participent au débat public. D’autres, en raison de la fonction de leur auteur, engagent une exigence supérieure de rigueur et de responsabilité.

La parole d’un avocat appartient à cette catégorie.

L’avocat n’est pas un simple observateur de la société. Il est un professionnel du droit. Il connaît la force des qualifications juridiques. Il connaît ou doit connaître la précision des termes employés et les conséquences que peuvent produire certaines expressions lorsqu’elles sont diffusées dans l’espace public. Il sait qu’en matière judiciaire, les mots ne sont jamais neutres.

C’est précisément pour cette raison que la publication de Maître Juan Branco, présentant une photographie réunissant l’ancien président de la République du Sénégal, Macky Sall, le président actuel de la République du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, ainsi que l’ancien président de la Guinée-Bissau, Umaro Sissoco Embaló, accompagnée de l’expression « association de malfaiteurs », mérite une analyse sérieuse.

Cette expression n’est pas une simple formule polémique. Elle appartient au vocabulaire du droit pénal. Dans les systèmes juridiques qui connaissent cette infraction, elle suppose l’existence d’une entente caractérisée entre plusieurs personnes, orientée vers la préparation d’infractions graves et démontrée par des éléments matériels précis.

Elle ne relève donc ni de l’impression, ni de la suspicion, ni du jugement personnel. Elle appartient au domaine de la preuve, de l’enquête et de la décision judiciaire.

Employer une telle qualification à l’égard de personnes identifiées revient nécessairement à franchir une frontière importante : celle qui sépare la critique politique légitime de l’accusation pénale.

Dans un État de droit, cette frontière doit être protégée avec la plus grande rigueur.

La justice ne naît pas de la rumeur, de l’émotion ou de la pression médiatique. Elle repose sur des faits établis, sur une procédure contradictoire et sur une décision rendue par une autorité indépendante.

À ce jour, aucune juridiction n’a établi, par une décision définitive, l’existence d’une quelconque entreprise criminelle impliquant les personnes visées par cette publication. La présomption d’innocence n’est pas une protection réservée aux puissants. Elle est une conquête fondamentale de la civilisation juridique. Elle appartient à tous.

Elle protège le citoyen ordinaire comme l’ancien chef d’État. Elle protège l’opposant comme le dirigeant en exercice. Elle protège même ceux dont les opinions ou les actions peuvent susciter les plus fortes critiques.

C’est précisément dans les moments de tension politique que les principes du droit doivent être les plus fermement défendus.

Il est parfaitement légitime, dans une démocratie, de critiquer un président, de contester une politique publique, de demander des comptes aux responsables politiques ou d’exprimer un désaccord profond avec une gouvernance.

Mais une démocratie mature impose également une distinction essentielle. La critique politique n’est pas une condamnation judiciaire. Et, l’opposition politique ne saurait devenir une accusation pénale sans preuves établies.

Au-delà des personnes concernées, cette question touche également au respect dû aux institutions.

Dans une République, la fonction présidentielle dépasse l’individu qui l’exerce. Elle représente la continuité de l’État, la souveraineté populaire et l’unité nationale.

Respecter cette fonction ne signifie pas interdire la critique ; cela signifie reconnaître qu’elle porte une dimension symbolique qui engage l’ensemble de la communauté nationale.

Le Sénégal est une République souveraine. Ses institutions peuvent être discutées, interrogées et réformées. Elles doivent même pouvoir l’être, car la vitalité démocratique repose sur la liberté du débat.

Mais cette liberté exige également une responsabilité.

Le débat public ne peut prospérer durablement si les qualifications pénales deviennent des instruments de confrontation politique. Le droit pénal n’est pas un langage ordinaire. Les mots qui appartiennent à son univers portent une charge particulière et doivent être employés avec la prudence qu’ils imposent.

Cette exigence ne dépend ni de la nationalité de celui qui parle, ni de sa profession, ni de ses engagements personnels. Elle repose sur un principe universel : toute personne intervenant dans le débat public doit mesurer la portée de ses paroles.

L’enjeu n’est donc pas de contester la liberté d’expression de Maître Juan Branco. Une démocratie véritable protège également les paroles qui dérangent, les opinions minoritaires et les critiques les plus sévères.

L’enjeu est celui de la responsabilité attachée à cette liberté.

Un avocat connaît mieux que quiconque la différence entre une accusation et une démonstration juridique. Il sait qu’une infraction ne se décrète pas dans une publication sur un réseau social. Elle se démontre devant une juridiction compétente, dans le respect des règles fondamentales du procès équitable.

Il convient également de rappeler une exigence de cohérence. Les principes du droit ne peuvent être défendus uniquement lorsqu’ils nous concernent favorablement.

Maître Juan Branco a lui-même été confronté, dans son parcours, à des situations judiciaires et à des différends avec les institutions judiciaires françaises. 

Ces questions relèvent naturellement des autorités compétentes et doivent être examinées dans le strict respect des garanties fondamentales de l’État de droit.

Il n’appartient à personne de se substituer aux tribunaux ni de prononcer des conclusions définitives avant qu’une justice indépendante ne se soit exprimée.

La présomption d’innocence doit être respectée pour tous. Elle ne perd pas sa valeur selon la personne concernée, son origine, ses opinions ou sa position dans le débat public.

Celui qui réclame le respect des garanties juridiques pour lui-même doit également reconnaître leur importance lorsqu’elles concernent d’autres personnes.

C’est cela, la véritable culture du droit. Accepter que les mêmes principes nous protègent tous. Y compris lorsque nous sommes en désaccord.

La force d’une démocratie ne réside pas dans l’absence de conflits. Elle réside dans sa capacité à encadrer les conflits par des règles, des institutions et une exigence de vérité.

La justice appartient aux tribunaux. La responsabilité pénale appartient aux juges. La vérité judiciaire appartient aux procédures.

Ni les réseaux sociaux, ni la puissance médiatique, ni la force des convictions personnelles ne peuvent remplacer ces exigences.

Le respect de l’État de droit commence par le respect du langage du droit lui-même.

Et ceux qui ont choisi de consacrer leur vie à la défense du droit ont, plus que quiconque, le devoir de préserver cette frontière essentielle entre la critique, l’accusation et le jugement.

Car une démocratie forte n’est pas celle où personne n’est contesté.

C’est celle où même la contestation demeure soumise à la rigueur de la vérité, à la dignité des institutions et à la grandeur des principes.

Boubacar Mohamed Racine SY

Citoyen sénégalais

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