La tension militaire à la frontière afghano-pakistanaise vient de prendre une nouvelle dimension diplomatique. Après une série d’attaques meurtrières sur son sol, le Pakistan a mené des frappes aériennes en Afghanistan le week-end dernier. Cette offensive a provoqué l’entrée en scène d’un troisième acteur régional, modifiant les équilibres sécuritaires dans la zone.
L’opération militaire pakistanaise s’est déroulée aux premières heures de dimanche. Les raids ont visé les provinces afghanes de Nangarhar et de Paktika. Selon les autorités d’Islamabad, ces frappes ciblées ont permis d’éliminer au moins 80 combattants dans sept camps appartenant au Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP) et à ses affiliés.
Kabul a fermement rejeté cette version. Le ministère afghan de la Défense affirme que les bombardements ont touché une école religieuse et des habitations civiles. Des sources afghanes ont indiqué à Al Jazeera qu’au moins 17 personnes, dont des femmes et des enfants, ont été tuées dans la seule province de Nangarhar. Le gouvernement taliban a promis une réponse « mesurée et appropriée ».
Ces représailles pakistanaises font suite à une vague de violences en février. Le 6 février, un attentat suicide dans une mosquée chiite d’Islamabad a fait 36 morts et 170 blessés. Quelques jours plus tard, une attaque à la voiture piégée à Bajaur a coûté la vie à 11 soldats et un enfant, l’assaillant ayant été identifié par le Pakistan comme un ressortissant afghan. Enfin, samedi dernier, un kamikaze a frappé un convoi à Bannu, tuant deux militaires, dont un lieutenant-colonel.
L’escalade a pris une tournure inattendue dimanche lorsque l’Inde a officiellement condamné l’action militaire du Pakistan. Randhir Jaiswal, porte-parole du ministère indien des Affaires extérieures, a dénoncé des frappes entraînant des pertes civiles et a accusé Islamabad de tenter « d’externaliser ses échecs internes ».
Cette prise de position de New Delhi illustre le rapprochement progressif entre l’Inde et les autorités talibanes, une dynamique observée de près par notre rédaction. L’année dernière, le ministre afghan des Affaires étrangères, Amir Khan Muttaqi, a effectué une visite de six jours en Inde, tandis que New Delhi a rouvert son ambassade à Kaboul et fourni une aide humanitaire rapide lors du récent séisme dans le nord de l’Afghanistan.
Pour le ministère pakistanais de l’Information, les preuves sont « concluantes » : les récentes attaques sur son territoire sont commanditées depuis l’Afghanistan. Islamabad reproche à Kaboul son inaction face aux groupes armés, malgré de multiples requêtes. Le gouvernement taliban a toujours nié offrir un sanctuaire au TTP, un groupe idéologiquement proche mais distinct des Talibans afghans.
Ces frappes actent l’effondrement du cessez-le-feu négocié fin 2023 sous l’égide du Qatar et de la Turquie. La situation sécuritaire au Pakistan s’est considérablement dégradée, l’année dernière ayant été l’une des plus meurtrières de la décennie avec 699 attaques recensées et au moins 1 034 morts, selon l’Institut pakistanais d’études sur la paix.
Abdul Basit, chercheur à la S Rajaratnam School of International Studies de Singapour, a confié à Al Jazeera que le Pakistan se retrouve face à un dilemme, contraint de riposter après la perte de nombreux soldats. Il souligne toutefois que cette stratégie militaire risque d’avoir un effet inverse : « Plus le Pakistan frappera en Afghanistan, plus Kaboul et le TTP se rapprocheront. »