Le 25 janvier marque une date charnière pour le monde arabe, rappelant le soulèvement populaire qui a mis fin au règne d’Hosni Moubarak. Pourtant, alors que le pays commémore cet événement historique, une nouvelle réalité démographique s’impose silencieusement. Au-delà des discours politiques, une donnée statistique massive révèle à quel point la société égyptienne a muté en une décennie et demie, créant un décalage inédit avec son propre passé récent.
Le Caire vit aujourd’hui une situation paradoxale. Si la révolution de 2011 reste gravée dans la mémoire collective internationale comme le moment où le peuple a réclamé la liberté inspiré par l’exemple tunisien, une large partie de la population actuelle n’en garde aucun souvenir personnel.
Une génération sans mémoire de la place Tahrir
Selon les données analysées par notre source Al Jazeera, l’Égypte compte désormais environ 37 millions de personnes âgées de moins de 15 ans. Cela représente 31 % de la population totale. Concrètement, près d’un Égyptien sur trois est né après les événements ou était trop jeune pour comprendre le départ d’Hosni Moubarak le 11 février 2011.
Cette transformation s’inscrit dans une explosion démographique plus large. En quinze ans, la population est passée de 83 millions à près de 120 millions d’habitants. Le pays a ainsi « ajouté » l’équivalent de 37 millions de nouveaux citoyens, redessinant complètement les défis sociaux et économiques auxquels le gouvernement doit faire face.
Le défi économique et la chute de la monnaie
Pour cette jeunesse ultra-connectée — 80 % de la population utilise Internet — le contexte économique diffère radicalement de celui connu par leurs aînés. En 2011, un dollar américain s’échangeait contre 5,8 livres égyptiennes. Aujourd’hui, il faut débourser environ 47 livres pour obtenir ce même dollar, une dévaluation qui a lourdement impacté le pouvoir d’achat.
Le marché de l’emploi peine à absorber cette pression démographique. Si le taux de chômage national a officiellement baissé à 6,4 %, la réalité pour les jeunes est plus complexe. Le chômage des 15-29 ans s’élève à 14,9 %, d’après l’Agence centrale égyptienne pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS). Les experts de l’Economic Research Forum estiment que l’Égypte devrait créer 1,5 million d’emplois par an pour répondre à la demande, alors qu’elle n’en génère actuellement que 600 000 en moyenne.
Une tendance régionale lourde
L’Égypte n’est pas un cas isolé parmi les nations ayant traversé le printemps arabe. La structure démographique reste majoritairement jeune dans l’ensemble de la région :
- Yémen : 41 % de la population a moins de 15 ans.
- Syrie : 29 % de la population se situe sous cette barre des 15 ans.
- Libye : 27 % de la population est concernée.
- Tunisie : 24 % de la population a moins de 15 ans.
Avec 3,6 millions d’étudiants actuellement dans l’enseignement supérieur et un objectif gouvernemental de 5,6 millions d’ici 2032, l’Égypte mise sur la formation pour tenter de convertir ce poids démographique en levier de croissance, malgré un contexte économique tendu.