Nos emplois vont-ils disparaître avec l’IA ? 

L’analyse de Pape Modou Fall, Ingénieur Informaticien de classe exceptionnelle à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, ancien Directeur National de l’Emploi du Sénégal

Entre fantasmes et réalités du terrain, Pape Modou Fall décrypte la révolution silencieuse qui frappe le marché du travail sénégalais. Des champs de la Vallée aux banques du Plateau, découvrez pourquoi l’IA vocale pourrait enfin libérer le potentiel de notre secteur informel.

L’intelligence artificielle transforme déjà le travail au Sénégal, mais selon des logiques moins visibles que la suppression directe d’emplois. Cette tribune propose une lecture par le déplacement des activités et interroge les conditions politiques, linguistiques et institutionnelles d’une transition inclusive.

​Alors que les débats sur l’IA sont souvent dominés par la peur d’une destruction massive, le Sénégal offre un terrain d’observation différent. Ici, l’IA ne se traduit pas par une rupture brutale du marché du travail, mais par une recomposition progressive, plus silencieuse, dont les effets se manifestent avant tout par le déplacement des tâches, des compétences et des lieux de création de valeur.

​Cette dynamique ne peut être comprise sans tenir compte de la structure de l’économie sénégalaise. Selon les données de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie publiées en 2024, plus de 90 % de la population active évolue dans le secteur informel. Dans un tel contexte, l’enjeu n’est pas seulement l’automatisation de certains emplois formels, mais l’intégration progressive d’un tissu économique largement en dehors des circuits numériques classiques.

Une transformation inégale selon les secteurs

​Les effets de l’IA varient fortement selon les territoires. Dans la Vallée du fleuve Sénégal, par exemple, les outils de prévision climatique accompagnent une mutation du travail agricole. Sous l’impulsion d’experts comme Ibrahima Diagne, l’agriculteur n’est plus remplacé par la machine, mais son rôle évolue : moins centré sur la pénibilité physique, il s’oriente vers le pilotage technique et l’interprétation des données de précision.

​À Dakar, dans le secteur tertiaire, l’automatisation concerne surtout les fonctions de back office dans les banques et les administrations. Pour le chercheur Amadou Diallo, il ne s’agit pas d’une disparition des postes, mais d’un redéploiement nécessaire vers des fonctions à plus forte valeur relationnelle comme le conseil, la médiation et l’accompagnement. L’IA met ainsi en lumière une ressource humaine irremplaçable : l’intelligence sociale.

​Dans le domaine de la santé, enfin, l’IA contribue à réduire les fractures territoriales. Sous l’égide de pionniers comme le Dr Cheikh Oumar Bagayoko, les outils d’aide au diagnostic apportent un premier niveau d’expertise dans les zones éloignées, palliant la pénurie de spécialistes sans pour autant substituer le soignant.

L’informel au cœur du défi linguistique

​Le véritable défi réside dans le secteur informel. Pour de nombreux artisans et commerçants, la barrière n’est pas technologique, mais réside dans la maîtrise de l’écrit. Dans leur étude sur l’économie numérique et la résilience du secteur informel publiée en 2023, Moussa Fall et Marie Louise Sarr démontrent que le développement d’outils d’IA vocale en langues nationales, telles que le Wolof, le Pulaar ou le Serer, ouvre des perspectives inédites. En permettant la gestion de stocks ou l’accès au crédit par la simple voix, l’IA contourne les barrières traditionnelles de l’alphabétisation, esquissant une formalisation par l’usage.

Souveraineté et captation de la valeur

​Cette recomposition pose une question de souveraineté centrale. Comme le rappelle le rapport 2025 de l’ARTP sur l’état des infrastructures numériques, sans installations locales comme le Datacenter national, la valeur créée au Sénégal risque d’être captée par des puissances étrangères. La donnée devient alors une ressource exportée sans transformation locale, appauvrissant notre potentiel de croissance.

​La capacité à former des profils hybrides, capables de comprendre à la fois les réalités du terrain et les logiques algorithmiques comme le préconise le Pr Saliou Diop dans son ouvrage publié en 2023 sur les enjeux de souveraineté de l’IA en Afrique, conditionne les bénéfices sociaux de cette transition.

Une lecture ouverte de la transition

​Lire les effets de l’IA au Sénégal par le prisme du déplacement plutôt que de la destruction permet d’éviter les discours alarmistes. Cette approche invite à se concentrer sur les conditions concrètes de la transition : la formation, l’inclusion linguistique et les infrastructures souveraines. L’IA ne détermine pas seule l’avenir du travail ; elle révèle des choix politiques décisifs. De ces choix dépendra la capacité du Sénégal à transformer une mutation technologique en un véritable levier de résilience économique et sociale.

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