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Médias au Sénégal : comment les intérêts politiques dictent les lignes éditoriales

Moussa Diagne, reporter dans un quotidien privé de Dakar, travaille depuis quatre mois sans avoir reçu l’intégralité de son salaire. « Pour venir à la rédaction, je dois parfois emprunter l’argent du transport à des proches. Comment voulez-vous que l’on reste concentré sur l’investigation quand on ne sait pas si on pourra nourrir sa famille le soir ? », confie-t-il. Cette précarité extrême est le lot quotidien de nombreux journalistes sénégalais.

La viabilité économique des médias est lourdement compromise par une dépendance excessive aux subventions publiques et des pressions fiscales asphyxiantes, marquées par des blocages de comptes bancaires qui ont conduit plusieurs entreprises historiques au bord de la faillite. Pourtant, le soutien de l’État ne date pas d’hier : le Fonds d’appui et de développement de la presse (FADP), instauré en 1996, est jugé insuffisant par des professionnels comme Mactar Silla, qui estime qu’il n’a pas permis d’améliorer durablement la santé économique du secteur. Comme le révèle une enquête de Xalima signée Aly Saleh, ces difficultés financières ne sont que la partie émergée d’un mal plus profond.

La polarisation politique constitue un autre poison. De nombreux organes de presse sont détenus par des figures politiques ou des hommes d’affaires affiliés à des clans, transformant l’information en outil de propagande. « Dans mon ancien média, la ligne éditoriale ne changeait pas en fonction des faits, mais en fonction des intérêts politiques du patron. Si une information dérangeait ses alliés, elle passait à la trappe », témoigne Fatou Diaw, ancienne secrétaire de rédaction. Cette mainmise idéologique divise le paysage médiatique en blocs pro-pouvoir et pro-opposition, au détriment d’un débat public sain.

La précarité des reporters a aussi favorisé l’émergence du « journalisme d’aliment », où la couverture d’événements est conditionnée au versement de perdiems par les organisateurs. La révolution numérique, sans régulation stricte, a par ailleurs amplifié les fake news et le sensationnalisme, sapant la crédibilité de la presse. À cela s’ajoutent des atteintes à la liberté de la presse : convocations policières à répétition, gardes à vue, condamnations pour des motifs flous tels que la diffusion de fausses nouvelles, et même des coupures ciblées de l’Internet mobile lors de périodes de tension politique.

Cette accumulation de maux a fait chuter le Sénégal dans les classements internationaux. Selon Reporters sans frontières, le pays a dégringolé de la 49e place en 2021 à la 94e place au classement mondial de la liberté de la presse, un signal d’alarme pour la démocratie sénégalaise.

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