Le « Grand Israël » : Le retour d’une ambition qui inquiète le Moyen-Orient

Longtemps confinée aux cercles les plus radicaux, l’idée d’un « Grand Israël » refait surface dans le débat public, portée par des déclarations fracassantes de responsables américains et israéliens. Ces prises de position, autrefois rares, sonnent aujourd’hui comme une alarme pour la stabilité d’une région déjà sous haute tension.

La controverse a été ravivée par une interview de Mike Huckabee, ancien gouverneur et ambassadeur américain en Israël, sur le podcast de l’influent commentateur Tucker Carlson. Interrogé sur la vision d’un Israël s’étendant du Nil à l’Euphrate, cet éminent représentant du sionisme chrétien n’a pas rejeté l’idée, affirmant que ce serait « une bonne chose s’ils prenaient tout ». Cette déclaration, fondée sur une interprétation de promesses bibliques, a provoqué la fureur des pays concernés, dont l’Égypte, l’Irak, la Jordanie ou encore l’Arabie saoudite, pour la plupart des alliés de Washington.

Fait encore plus marquant, cette rhétorique n’est plus l’apanage de la droite religieuse. Yaïr Lapid, chef de l’opposition israélienne et figure d’un courant perçu comme laïc et centriste, a lui-même affirmé que « le sionisme est fondé sur la Bible » et que « notre mandat sur la terre d’Israël est biblique ». Pour lui, les frontières du pays sont celles « de la Bible », une position qui brouille les lignes politiques traditionnelles et témoigne d’une radicalisation du discours.

Une ambition aux contours variables

Le concept de « Grand Israël » puise sa source la plus expansionniste dans le livre de la Genèse (15:18-21), où Dieu promet à la descendance d’Abraham une terre allant « du fleuve d’Égypte au grand fleuve, le fleuve Euphrate ». Historiquement, cette vision territoriale maximale a été portée par des groupes marginaux, à l’image de l’Irgun, organisation armée sioniste qui incluait la Jordanie actuelle dans son emblème avant 1948.

Après la création de l’État d’Israël, cette ambition a été mise en sourdine, bien que la guerre de 1967 ait conduit à l’occupation de la Cisjordanie, de Gaza, du Sinaï égyptien (restitué en 1982) et du plateau du Golan syrien. Aujourd’hui, l’expansionnisme se manifeste de manière plus pragmatique, mais non moins effective. L’annexion de Jérusalem-Est et du Golan est largement soutenue par la société israélienne, et la colonisation de la Cisjordanie se poursuit, s’apparentant à une annexion de facto que peu de responsables politiques osent condamner.

Des franges au gouvernement

Le glissement majeur réside dans la normalisation de ces idées. Des figures d’extrême droite comme Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir, autrefois considérées comme infréquentables, sont désormais des ministres influents au sein du gouvernement. Ce basculement reflète une droitisation de la société israélienne, où le discours maximaliste gagne en légitimité. En 2023, le ministre des Finances Smotrich avait d’ailleurs provoqué un incident diplomatique en s’exprimant devant un pupitre orné d’une carte du « Grand Israël » incluant la Jordanie.

Pour les États arabes et musulmans, ces provocations successives ne sont pas que des mots. Elles sont perçues comme une remise en cause de leur souveraineté et la confirmation des craintes d’un Israël hégémonique, peu enclin à la paix et prêt à recourir à la force pour redessiner les frontières. Même si la conquête des terres du Nil à l’Euphrate reste une hypothèse irréaliste, la montée en puissance de cette idéologie laisse présager un avenir de conflits accrus et une instabilité durable pour tout le Moyen-Orient.

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