Longtemps confinée aux cercles les plus radicaux, l’idée d’un « Grand Israël » refait surface dans le débat public, portée par des déclarations fracassantes de part et d’autre de l’Atlantique. Des commentaires récents de personnalités américaines et israéliennes ont ravivé les craintes d’un projet expansionniste, semant l’inquiétude dans une région déjà sous haute tension.
La polémique a été relancée par Mike Huckabee, ancien gouverneur et ambassadeur américain en Israël. Interrogé par le commentateur conservateur Tucker Carlson, ce fervent chrétien sioniste n’a pas rejeté la croyance biblique promettant aux descendants d’Abraham une terre s’étendant du Nil à l’Euphrate. Un territoire qui engloberait aujourd’hui l’Égypte, l’Irak, la Jordanie, le Liban, l’Arabie saoudite et la Syrie. « Ce serait bien s’ils prenaient tout », a-t-il affirmé, provoquant un tollé diplomatique.
En Israël même, le chef de l’opposition, Yaïr Lapid, pourtant perçu comme un centriste laïc, a jeté de l’huile sur le feu. « Le sionisme est basé sur la Bible. Notre mandat sur la terre d’Israël est biblique, et les frontières bibliques sont claires », a-t-il déclaré, ajoutant soutenir « tout ce qui permettra aux Juifs une terre vaste, large et forte ».
Une ambition aux racines bibliques
Le concept de « Grand Israël » puise sa source la plus extensive dans un verset de la Genèse (15:18-21), qui décrit l’alliance de Dieu avec Abraham, lui promettant un territoire immense. Si cette promesse concerne les descendants d’Isaac, ancêtres des tribus d’Israël, elle inclut également ceux d’Ismaël, considéré comme le patriarche des Arabes. D’autres interprétations bibliques dessinent des frontières plus modestes.
Historiquement, l’État d’Israël, proclamé en 1948 sur les terres du Mandat britannique pour la Palestine, a rapidement étendu son contrôle. La guerre de 1967 lui a permis de conquérir la Cisjordanie, la bande de Gaza, le Sinaï égyptien (restitué en 1982) et le plateau du Golan syrien. Depuis, en dépit du droit international, Israël poursuit l’occupation des territoires palestiniens et syriens, et développe une politique de colonisation intensive en Cisjordanie.
De la marge au gouvernement
Il convient de distinguer deux ambitions. La première, largement soutenue par l’opinion publique israélienne, concerne l’annexion de Jérusalem-Est et du Golan, ainsi que la colonisation de la Cisjordanie. Si l’annexion formelle de cette dernière divise encore la classe politique, la plupart des grands partis soutiennent les colonies illégales qui la rendent de facto effective.
La seconde, la vision maximaliste du « Nil à l’Euphrate », était autrefois l’apanage de l’extrême droite. Cependant, la radicalisation de la société israélienne a propulsé des figures comme Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir au cœur du gouvernement. Leur présence normalise un discours autrefois marginal et pousse des politiciens plus « centristes » à durcir leur position ou, à tout le moins, à ne plus s’y opposer fermement.
Inquiétudes régionales
Ces déclarations et politiques expansionnistes ne sont pas sans conséquences. Les pays arabes, qui considèrent l’annexion de la Cisjordanie comme une ligne rouge, assistent impuissants à la poursuite de l’occupation. Les allusions à une expansion plus vaste provoquent des réactions indignées, comme lorsque le ministre Smotrich s’est exprimé devant une carte incluant la Jordanie dans les frontières d’Israël.
Au-delà du non-respect de leur souveraineté, les États de la région craignent la consolidation d’une hégémonie israélienne peu soucieuse de la paix et prête à de nouvelles démonstrations de force. Même si la conquête de tout le territoire entre le Nil et l’Euphrate relève du fantasme, la trajectoire actuelle laisse présager une multiplication des conflits, une instabilité accrue et, si Israël le juge nécessaire, de nouvelles occupations territoriales.