La refondation de la Direction Technique Nationale est indispensable (Par Chérif Sadio)

La refondation de la Direction Technique Nationale est indispensable, au-delà même de celle de la Federation Sénégalaise de Football dont elle est partie intégrante, si notre pays ambitionne de construire durablement une échelle de victoires.

Le problème technique et tactique de notre football semble dépasser largement le simple choix d’un sélectionneur. Ce que nous observons tous depuis des décennies pose la question fondamentale de notre politique sportive.

La réorientation de la DTN permettrait de sortir d’une logique de gestion au coup par coup pour bâtir un système fondé sur la planification, l’expertise, la recherche, l’innovation et l’évaluation permanente des politiques publiques-privées, à travers une vraie territorialisation du football.

Elle devrait devenir le vrai bras stratégique du développement du football national, en disposant d’une autonomie renforcée, de moyens humains, techniques et financiers conséquents, ainsi que d’une réelle capacité d’influence sur les orientations nationales. Cette transformation suppose également une coopération institutionnelle beaucoup plus structurée entre la FSF et le ministère des sports afin d’assurer la cohérence entre les politiques publiques, les orientations techniques et les ambitions de développement.

L’une de ses principales missions devrait être de réaliser un vrai profilage de notre football. Cela implique d’étudier scientifiquement plusieurs générations de joueurs afin d’identifier nos forces, nos faiblesses récurrentes et les profils qui font structurellement défaut à notre football.

Cette démarche nécessiterait la création d’un laboratoire national de recherche appliquée au football réunissant entraîneurs, préparateurs physiques, analystes vidéo, statisticiens, biomécaniciens, médecins du sport, psychologues, spécialistes de la performance et chercheurs universitaires. Sa mission serait d’exploiter les données issues des sélections nationales, des clubs, des centres de formation et des académies pour répondre à des questions essentielles :

Quels profils produisons-nous naturellement ?

Quels profils disparaissent systématiquement ?

Quels profils nous manquent ?

Quels postes sont sous-représentés ?

Pourquoi excellons-nous historiquement à certains postes et beaucoup moins à d’autres ?

Comment orienter la formation pour corriger progressivement ces déséquilibres ?

Les réponses à ces questions permettraient de construire une vraie politique nationale de développement des profils sur l’ensemble du territoire national.

Une politique qui ne devrait jamais être imposée aux clubs et aux académies. Elle devrait plutôt être élaborée avec eux, expliquée, partagée et accompagnée. Chaque structure conserverait son identité, sa liberté pédagogique et son modèle économique, tout en s’appuyant sur un référentiel national identifiant les profils prioritaires à développer.

Aujourd’hui, chaque académie travaille selon sa propre vision. Nous cherchons légitimement à former des joueurs de haut niveau, exportables vers l’Europe, mais aucune stratégie nationale ne coordonne réellement cet immense potentiel. Certaines structures forment mieux que d’autres, mais au lieu d’organiser un vrai transfert de compétences entre nous, la DTN concentre l’essentiel de son action sur les équipes nationales.

Vous conviendrez avec moi que les observations et analyses approfondies montrent que le Sénégal continue de produire d’excellents gardiens, des défenseurs centraux de haut niveau, des milieux récupérateurs puissants, des joueurs dominateurs dans les duels ainsi que d’excellents joueurs de couloir. Par contre, certains profils demeurent rares : de vrais numéros 9 de surface, des milieux capables de casser les lignes par la conduite ou la passe, des créateurs capables de faire basculer un match sur un geste décisif, ainsi que des latéraux droitiers complets, performants des deux côtés du terrain, techniquement propres et tactiquement rigoureux.

Les grandes nations du football travaillent depuis longtemps selon cette logique. Une politique nationale de profilage permettrait précisément d’encourager progressivement l’émergence de ces profils sans renoncer aux qualités qui font historiquement la force de notre football.

Les joueurs sont différents, les personnalités changent, les qualités exactes évoluent, mais les fonctions recherchées restent remarquablement cohérentes d’une génération à l’autre. C’est précisément cette continuité que le Sénégal doit construire.

La réussite durable d’un football ne repose pas uniquement sur l’émergence spontanée de talents exceptionnels. Elle repose surtout sur la capacité d’une nation à identifier scientifiquement les profils dont elle aura besoin demain, à organiser leur développement dès les catégories de jeunes et à coordonner l’ensemble de son écosystème autour d’une vision technique commune.

Dans les grandes nations du football, la direction technique constitue le vrai cerveau de la politique sportive. Elle assure la continuité des orientations indépendamment des changements de dirigeants, garantit une cohérence entre les différentes catégories d’âge et favorise l’émergence d’un modèle national de développement.

Je le dis parce que dans le football de haut niveau d’aujourd’hui, on parle de moins en moins de systèmes tactiques et de plus en plus de rôles. Les profils, les caractéristiques intrinsèques des joueurs et leurs complémentarités sont désormais les principaux facteurs qui déterminent l’animation offensive et défensive d’une équipe à travers les rôles attribués à chacun.

Le système n’est finalement qu’une cartographie de départ, une photographie de l’organisation initiale. En réalité, il peut parfois figer le joueur dans une position théorique qui ne reflète pas ce qu’il fait réellement sur le terrain. Ce sont les rôles, les déplacements, les interactions et les complémentarités entre les joueurs qui créent les déséquilibres chez l’adversaire et assurent, en retour, l’équilibre collectif de l’équipe.

C’est probablement l’une des réformes les plus structurantes que pourrait porter une Direction Technique Nationale véritablement moderne. Le Sénégal en est capable et il faut le faire.

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