C’est une victoire qui dépasse la simple arithmétique électorale pour redessiner la carte géopolitique de l’Asie du Sud. Alors que les résultats non officiels confirment un raz-de-marée pour l’opposition, l’attention des chancelleries se porte moins sur le score final que sur la nouvelle orientation diplomatique de Dhaka. La fin de l’ère Sheikh Hasina marque le début d’une redistribution des cartes où l’influence historique de New Delhi est directement contestée par le retour en force d’autres puissances régionales.
Avec 209 sièges sécurisés sur les 350 que compte le parlement, le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) et sa coalition ont obtenu une majorité des deux tiers, offrant à Tarique Rahman, 60 ans, un mandat clair pour gouverner. Ce scrutin, qualifié par les observateurs de première élection véritablement compétitive depuis près de deux décennies, met un terme définitif à la domination de la Ligue Awami. Le principal rival du BNP, la coalition dirigée par la Jamaat-e-Islami, n’a obtenu que 74 sièges, confirmant la polarisation du paysage politique autour du nouveau leadership.
Le pragmatisme de New Delhi face à la nouvelle donne
La réaction indienne ne s’est pas fait attendre. Bien que New Delhi ait longtemps soutenu le régime déchu de Sheikh Hasina — aujourd’hui en exil en Inde — le Premier ministre Narendra Modi a opté pour le réalisme diplomatique. Dans un message publié sur X (anciennement Twitter) suivi d’un appel téléphonique, le dirigeant indien a félicité Tarique Rahman, affirmant que l’Inde « continuera de soutenir un Bangladesh démocratique, progressiste et inclusif ».
Cette main tendue intervient alors que les relations bilatérales ont atteint un point bas historique après la chute de Hasina en 2024. Les tensions se sont cristallisées autour de refus d’extradition et de restrictions commerciales, alimentant un sentiment anti-indien au sein d’une partie de la jeunesse bangladaise.
Un rééquilibrage stratégique vers le Pakistan
C’est précisément dans cette brèche que s’engouffre le Pakistan. Selon les informations rapportées par notre source Al Jazeera, Islamabad voit dans ce changement de régime une opportunité majeure. Sous l’administration intérimaire qui a précédé l’élection, des mesures de rapprochement avaient déjà été initiées : reprise des vols directs, assouplissement des visas et échanges de délégations.
Ce rapprochement pourrait prendre une dimension sécuritaire inédite. L’armée pakistanaise a récemment annoncé être en discussion avec ses homologues bangladais pour la vente d’avions de combat JF-17, un développement qui marque une rupture nette avec la dépendance traditionnelle envers d’autres partenaires. Pour l’ancien secrétaire aux Affaires étrangères pakistanais Salman Bashir, ce scrutin marque « la fin de la longue idylle » avec l’Inde et la possibilité pour Dhaka de mener une politique plus indépendante.
L’équation chinoise
Au-delà du duel indo-pakistanais, la Chine avance également ses pions. Pékin, qui avait su maintenir des liens avec Sheikh Hasina tout en cultivant des relations avec l’opposition, a promptement félicité le BNP. L’ambassade de Chine a exprimé sa volonté d’écrire « de nouveaux chapitres » dans la coopération bilatérale, s’appuyant sur des investissements massifs via les Nouvelles Routes de la Soie.
Le nouveau gouvernement devra toutefois naviguer avec prudence. Le manifeste du BNP prône une politique du « Bangladesh First », privilégiant la souveraineté nationale. Selon les analystes, si un rééquilibrage est inévitable, la géographie et l’économie imposent de maintenir des liens fonctionnels avec l’Inde, tout en normalisant les relations avec Islamabad et en gérant l’influence croissante de Pékin.