C’est une plongée vertigineuse dans les archives de la justice américaine. En application du « Epstein Files Transparency Act », le département de la Justice des États-Unis (DOJ) a procédé à la déclassification massive de documents relatifs à l’affaire Jeffrey Epstein. Ce corpus, qui éclaire d’un jour nouveau l’étendue du réseau du financier déchu, ne se contente pas de lister des noms : il documente, par le menu, la nature des interactions entre le délinquant sexuel et certaines des figures les plus puissantes de la planète.
Le volume des pièces rendues publiques donne le vertige. Sur les six millions de pages de preuves identifiées par le DOJ, 3,5 millions sont désormais accessibles. Ce dossier tentaculaire comprend environ 180 000 images, 2 000 vidéos, ainsi que des chaînes de courriels, des registres de virements bancaires et les fameux journaux de vol. Ces éléments, analysés notamment par notre confrère Al Jazeera, permettent de cartographier avec précision le cercle d’influence que Jeffrey Epstein a cultivé pendant des décennies jusqu’à son arrestation en juillet 2019 et sa mort en détention un mois plus tard.
**Des connexions au sommet de l’État**
L’analyse des fichiers révèle une proximité documentée avec plusieurs anciens chefs d’État et de gouvernement. Les documents mentionnent l’ancien président américain Donald Trump à plus de 4 000 reprises. Si l’actuel locataire de la Maison Blanche a toujours nié tout acte répréhensible, affirmant avoir coupé les ponts des décennies plus tôt, l’omniprésence de son nom dans les archives souligne l’étroitesse de leurs cercles sociaux passés. Son prédécesseur, Bill Clinton, apparaît également sur plusieurs photographies datant des années 1990 et 2000.
Au-delà des frontières américaines, les archives pointent vers des interactions régulières avec Ehud Barak. L’ancien Premier ministre israélien est cité dans de multiples documents, incluant des correspondances postérieures à la première condamnation d’Epstein en 2008. Un échange de 2017 évoque notamment des plans pour un séjour de Barak dans la résidence new-yorkaise du financier. Cette relation fait écho à d’autres volets de l’enquête concernant les liens d’Epstein avec l’État hébreu. Ehud Barak a reconnu ces interactions tout en démentant formellement tout comportement inapproprié.
**La royauté et la tech dans le viseur**
Le dossier n’épargne pas la monarchie britannique. Le prince Andrew, frère du roi Charles III, voit sa position fragilisée par ces nouvelles révélations. Déjà déchu de ses titres royaux, il fait face à des appels du Premier ministre Keir Starmer pour témoigner devant une commission du Congrès américain. Les archives évoquent également Sarah Ferguson, son ex-épouse, présente dans plusieurs courriels.
Le secteur technologique est tout aussi concerné. Des courriels détaillent des échanges entre Epstein et Elon Musk remontant à 2012, discutant de plans de voyage, bien que le milliardaire assure ne s’être jamais rendu sur l’île privée du financier. Bill Gates, cofondateur de Microsoft, apparaît dans des correspondances débutant en 2013, tandis que Sergey Brin (Google) et Peter Thiel (Palantir) sont également cités.
**Une distinction nécessaire**
Il convient de noter, comme le précise la documentation juridique, que la simple mention d’un nom dans ces fichiers n’équivaut pas à une preuve de culpabilité pénale. Ces archives démontrent avant tout comment Epstein, ancien enseignant sans diplôme universitaire devenu gestionnaire de fortune, a su utiliser l’argent et l’entregent de sa complice Ghislaine Maxwell — condamnée à 20 ans de prison — pour s’insérer dans l’élite mondiale.
Le patrimoine immobilier d’Epstein, évalué à 180 millions de dollars à sa mort, servait de décor à ces rencontres. Ses îles des Caraïbes, Little Saint James et Great Saint James, identifiées comme les lieux centraux de son trafic sexuel, ont depuis été rachetées par le milliardaire Stephen Deckoff pour 60 millions de dollars.